La vie a suivi son cours à Spechbach, d'autres animaux sont arrivés d'un peu partout.

Des cochons Gascons noirs de l’écomusée, la vache Jersiaise de chez les Maheux à Moutier au Perche, des chèvres Saanen; des moutons Ile de France d' Altenbach, deux pouliches Haflinger  de chez Schann au petit Ballon, les lapines Argentées de champagne de Vieux-Thann, des volailles d'un peu partout,une chienne Labrador pour monter la garde et une chatte blanche aux yeux bleus pour tenter de limiter les rats, souris et autres passagers clandestins. Et tout ce beau monde c'est mis à se reproduire gaiement au fil des saisons.

Je pense que c'est justement le fait de voir tout le monde se multiplier qui à déclenché chez mon instit préférée la soudaine envie de faire elle aussi une jolie bouture.

On voulait d'un commun accord que le bébé naisse à la ferme, ce qui nous demanda d'abord un gros effort sur l' hygiène générale, plus une salle de bain, ( on en avait une, mais la future maman voulait qu'en plus elle fonctionne). Tout ces travaux prirent un peu de temps mais début septembre tout fut enfin prêt.Par un beau matin ensoleillé quelques jours avant le terme une petite tache d'eau est apparue sur le matelas.

- J'ai perdu les eaux !!!

-Mais non tu plaisantes, c'est à peine un demi verre, quand une vache met bas elle en fait un seau.

J'étais quand même le spécialiste des mises bas à la ferme depuis quelques années. C'est la sage femme qui eût le dernier mot en nous demandant de nous rendre dès le lendemain à l' hôpital, cette perte prématurée des eaux rendant l'accouchement à la ferme risqué. J'étais un peu contrarié, je voyais bien que la maman et le bébé n'étaient pas prêts, pas la moindre contraction pas le moindre signe de l'imminence d'un accouchement.

Nous voilà tout les deux pris dans un tourbillon: "Il faut provoquer l'accouchement" "Le col est complètement fermé" et ce fut le point de départ de 24h d'attente dans la salle d'accouchement, avec injection de ci et de çà, avec le défilement dans la salle voisine de mères qui finissaient leur affaires en un quart d'heure, avec les quasi reproches du personnel "il faut le laisser venir" bref nous étions dans la situation qu'on voulait précisément éviter en accouchant à la maison.

Enfin, après cette attente interminable, je vis apparaitre une tête avec un nouveau visage qui me rappela instantanément le visage de ma grand mère qui était morte quelques mois plus tôt.

Ma fille était arrivée, pas bien grosse mais en bonne santé, et nous voilà tout les trois de retour à la ferme.Mais très vite, nouveau problème,la petite refuse de téter,elle accepte la tisane de fenouil du biberon mais pas le lait de sa maman. Pendant deux jours son poids diminue doucement, et la sage femme nous propose de ramener la petite à l’hôpital pour la mettre sous perfusion. Pour moi il n'en est pas question, pas encore, et le soir même sa courbe de poids se stabilise (facile c'est moi qui la pesait) ce qui me permet de rassurer tout le monde même si je reste inquiet. Le lendemain enfin la petite se met à téter et la courbe n'a plus besoin de moi pour monter enfin.

Au bout de quelques mois c'est le lait de notre jolie chèvre qui vient compléter le lait maternel.

La vie reprit son cours et je me sentais bien dans cet endroit, j'étais maitre de ma vie, presque indépendant pour notre nourriture et notre chauffage, nous revivions au rythme des saisons.

En mars après un long hiver à attendre je devenais impatient. Mes semences étaient déjà prêtes depuis un moment, on avait beau me dire que c'était trop tôt, que tant qu'il y avait de la neige sur les sommet il ne fallait pas bouger, j'essayais quand même. Alors la graine germait, sortait ses deux premières feuilles et restait là sans croitre pendant des jours et parfois des semaines. Quand les vrais beaux jours arrivaient elle était épuisée, chétive, et souvent j'étais obligé de resemer.

Les voisins me disaient:"Il vaut mieux semer trop tard que trop tôt, si tu sèmes trop tard la plante va démarrer d'un coup et rattraper les autres en deux semaines".

J'étais bien d'accord avec eux, mais au printemps suivant je recommençais les mêmes erreurs.Un excès d 'optimisme du gars qui croit qu'au premiers beaux jours l'hiver ne reviendra plus, ce n'est arrivé qu'une fois en 89 où on aurait pu faire les premiers foins début avril.

Mon autre problème c'était les récoltes. Pour moi c'était toujours trop tôt, le légume allait grossir encore, et il était tellement beau, quel dommage de l'arracher déjà. Dans ces cas là c'est mon instit qui prenait les choses en main et récoltait ces beaux légumes.

Tout les soirs je prenait mon seau et j'allais traire la vache.Elle faisait un bon lait et une crème très jaune qui faisait un très bon beurre. Un soir où j'étais en train de traire je vis arriver ma fille, qui n'avait pas deux ans et qui parlait une langue sans doute très ancienne que personne sauf sa mère et moi ne comprenait.Elle venait se serrer contre moi et me regardait traire assis sur mon tabouret. Le lendemain je lui proposais dans ma langue de retourner dans la cuisine et de me ramener un bol. Elle me répondit "A" dans sa langue se qui voulait dire :"Je t'ai bien compris et je suis d'accord" et la voilà de retour cinq minutes plus tard avec son bol, que je remplis aussitôt de lait sorti du pis de la vache. A partir de ce soir là chaque fois qu'elle me voyait partir avec mon seau elle arrivait dans les cinq minutes avec son bol.

Après la traite du soir je détachais le veau qui avait tout le lait pour lui jusqu'au matin.