Après l'annexion de l'Alsace en 40,les Allemands avaient enrôlé les jeunes Alsaciens. Au début ils les envoyaient en France occupée, se disant que comme ils parlaient les deux langues çà simplifierait au moins ce problème, mais devant le peu d'empressement de la plupart d'entre eux à occuper un pays qui il y a quelques mois était encore le leur, et plus tard leur fâcheuse tendance à changer de camp, pour ceux qui le pouvaient,il ont été envoyés sur le front Russe qui eux ne faisaient pas la différence entre un Allemand et un Alsacien.
Il en parlait parfois de sa guerre, des longues marches dans les forêts immenses où ils trouvaient parfois un cheval ou une vache attachés à un arbre, que quelqu'un venait nourrir régulièrement. Une manière d'éviter que le bétail ne soit réquisitionné par l'armée.
Des hivers interminables, de cette autre forêt à l'entrée de laquelle son régiment était bloqué par des partisans Polonais ou Ukrainiens.L'état major Allemand avait alors décider d'y envoyer plusieurs centaines d'hommes de leur troupe d'élite, des SS sans doute, que personne n'a jamais revu, ni les hommes ni les armes ni les corps, la forêt n'avait rien rendu.
Quand nous sommes devenus les voisin de cet homme il avait déjà plus de 60 ans, mais était toujours vif et actif.Les premières années comme j'avais peu de matériel, c'est chez lui que j'allais pour emprunter un outil, une remorque ou son petit tracteur.Un jour où j'arrivais chez lui pour une fois de plus lui demander son tracteur:"Le petit j'en ai besoin, mais t'as qu'à prendre le grand les clés sont sur le contact, tu le remettras à sa place quand t'aura fini" en ajoutant:"D'ailleurs t'as plus besoin de demander, si t'en as besoin, tu viens les prendre."
Voilà un homme que je ne connaissais que depuis quelques mois et qui me prêtait un tracteur presque neuf sans même me demander ce que j'allais en faire, ni combien de temps je m'en servirais.
Un dimanche de juin, c'était jour de communion solennelle au village,  Foussi avec sa famille au grand complet fêtaient l'événement, c'était un grand jour pour sa petite fille. Nous autres on avait fait les foins sur une parcelle toute proche. Il était trois heures de l'après midi, le foin était sec, le temps lourd, nous étions quatre dans cette grande prairie à rassembler toute cette quantité de fourrage, à la main, au râteau et à la fourche, on était à la tâche depuis dix heures du matin, on sentait bien qu'on ne sauverait pas tout ce beau foin, les nuages d'orage qu'on voyait au loin vers midi se rapprochaient de plus en plus. On essaierait au moins d'en sauver le maximum. Inquiets et tout absorbés par notre travail, on a pas compris tout de suite, quand on a vu arriver tout les hommes et les enfants du banquet, en chemise du dimanche, les manches retroussées, la cravate desserrée, le col ouvert, les chaussures bien cirées au pieds, les visages rouges et souriants, avec chacun une fourche ou un râteau sur l'épaule. Ils étaient tous là, les pères, les fils, les gendres, même des gens qu'on connaissait pas.
"On aime pas voir du bon foin qui se mouille, çà nous est arrivé trop souvent."
Trois heures après tout était à l'abri, et la noce avait retrouvé de l'appétit pour le diner.

C'est cette année là, quelques mois auparavant que j'avais acheté ma première génisse, Dalmatie de la Brisardière, une Jersey, petites vaches très dociles et affectueuses, qui faisaient un lait jaune, très riche en matières grasses. On était partis la chercher dans le Perche, à Moutier chez les Maheux. On c'était moi et Hubert, un autre habitant du quartier,et néanmoins ami.
Foussi avait été le premier à venir la voir une fois installée dans l'étable. Il avait pris son temps, lui avait parlé gentiment tout en l'inspectant avec attention. Moi, à coté j'attendais le verdict.
"Bien choisi, bonne bête, petite mais çà sera une bonne laitière"
Elle allait mettre bas quelques mois plus tard, début septembre.
Pendant les dernières semaines de gestation il passait la voir tout les soir et il me disait:"C'est pas pour cette nuit, tu peu dormir tranquille".
Jour après jour il m'expliquait ce qui se passait, comment Dalmatie se préparait,et quand la mise bas devint imminente il me dit:
"A partir de maintenant il faut que tu surveilles, va la voir avant de te coucher et puis vers trois heures, et vers six heures. Tu sais que c'est moi qu'on venait chercher dans le temps pour les mises bas, tu sais où je dors, alors quand ce sera bon, viens me réveiller, même s'il est trois heures du matin, tu passes derrière la ferme et tu frappes à mon volet."
C'est comme çà que j'ai vu naitre mon premier veau, en pleine nuit, Foussi et moi debouts dans l'étable à regarder les choses se faire, comme elles se sont toujours faites.
"Tu as de la chance, c'est une femelle,y en a qui l'attendent longtemps leur première femelle."
C'était la naissance de "Gretel de Spechbach" qui a plus tard passé toute sa vie dans un petit village de montagne, où elle a fourni du lait aux enfants des trois familles qui me l'avait acheté en commun.