Foussi et Madeleine vivaient dans une petite ferme à colombage, la dernière du village sur ce coté de la route. Une ferme où on se sentait bien, tout de suite bien. Derrière la maison il y avait un renfoncement couvert qui servait de terrasse quand il faisait chaud et d'où on avait une vue sur les vergers, les pâtures et les petits champs qui entouraient le village à cette époque là. Le soir je m'arrêtais souvent quand je la voyais assise en train de préparer le diner. On parlait de tout et de rien, des anciens, des chevaux,des vaches, des récoltes, des années exceptionnelles, bonnes ou mauvaises, c'est celles dont on se rappelle le mieux.


Des anecdotes aussi comme celle de cette jeune femme de la ville qui venait s'allonger au milieu du champ de blé quand c'était Désiré qui moissonnait.
Le pauvre, il fallait bien qu'il arrête sa machine, il allait quand même pas l'écraser. Les premières fois çà lui prenait bien plus d'une heure pour la convaincre de se rhabiller et de rentrer chez elle, plus tard il prenait soin d'arrêter son moteur, faut pas bruler du mazout pour rien.
La conclusion de Madeleine c'était: "faut bien changer de viande de temps en temps, on peut pas manger du veau tout les jours ".
On était pas les seul hippies dans le quartier.


Un soir où on parlait de la guerre, je lui demandais comment c'était passé la libération pour elle dans le village voisin où elle avait grandi.
Elle n'avait pas vingt ans à cette époque là, c'était l'automne 44, la nuit tombait tôt. Chaque soir après le diner et la vaisselle, elle avait l'habitude de sortir prendre l'air et elle traversait le petit jardin qui séparait la maison de la rue. Depuis plusieurs jours le bruit courrait que les Français n'étaient plus très loin, on les avait vu à Dannemarie, il y avait eu des tirs à Balschwiller, les Allemands reculaient.
Ce soir là il faisait nuit noire quand elle s'est approchée de la clôture et au moment où elle se penche pour jeter un coup d'oeil dans la rue elle entend une voix sortie de l'ombre tout près d'elle qui lui dit:
"Restez pas là, mademoiselle, c'est dangereux". C'était la première phrase de Français qu'elle entendait depuis quatre ans.

On parlait souvent aussi de Achille et Berthe, dont on avait acheté la ferme. On ne les avait jamais rencontré, ni même vu une photo d'eux.C'était des amis, toutes les semaines ils se rencontraient, les uns et les autres pour des parties de belote ou de tarot.

Achille et Berthe avaient deux particularités:
Ils produisaient du tabac, en plus de beaucoup d'autres choses et ils avaient le taureau reproducteur du village. Régulièrement tous les quatre à cinq ans ils gardaient leur meilleur veau qui remplaçait, le moment venu, le vieux taureau qui partait à la boucherie.C'était Berthe qui en plus de beaucoup d'autres taches, soignait le jeune veau.Le jour du départ du vieux mâle était toujours un peut angoissant pour tout le monde. Il fallait le faire sortir de l'étable et ensuite le faire monter dans la bétaillère, une bête de plusieurs centaines de kilos ne se manipule pas comme un veau de huit jours. Ils se rendent souvent très vite compte que les choses ne se passent pas comme d'habitude.

Et pourquoi je dois sortir seul et que les vaches restent à l'étable, et pourquoi tout les hommes du quartier sont ici ce matin, et qu'est ce qu'il fait ici ce camion que je ne connais pas….


En plus il faut éviter autant que possible de l'énerver, mais comment faire quand tout le monde est énervé.
Alors on lui parle gentiment, on le gratte à l'encolure, on lui apporte du pain, ou des pommes mais au bout d'une heure ou deux tout le monde perd patience, y en a trois qui tirent sur la corde qu'on lui a passé autour des cornes et quatre autres qui poussent en s'accrochant où ils peuvent, tout le monde hurle, les hommes qui n'ont pas que çà à faire, le chauffeur qui est déjà très en retard,le taureau qui en a marre qu'on le touche partout, les vaches qui veulent pas que leur Roméo s'en aille et les chiens qui veulent aider en pinçant les jarrets et qui finissent par prendre des coups de pieds de tout le monde vu que c'est à cause d'eux que maintenant il est énervé.


C'est après une matinée comme celle là, en compagnie d'un taureau vraiment pas coopératif que Berthe, une petite femme toute fine, après avoir calmé les hommes en sortant une bonne bouteille de schnaps, a réussi à les convaincre de la laisser faire. C'était elle qui s'occupait de cette brave bête depuis tant d'années, ils se connaissaient bien tout les deux, elle irait avec un seau rempli à demi d'orge concassé et de luzerne, elle détacherait le taureau qui était maintenant au fond de la cour et il monterait dans le camion derrière elle.

Les hommes restaient assez dubitatifs devant cette proposition mais la bouteille n'était pas encore vide, alors en attendant…


Les choses ne se sont pas du tout passées comme Berthe l'avait prévu. Après avoir posé le seau, elle a en effet eu le temps de détacher la bête, mais à peine libéré le taureau à soulevé la fermière qui passait juste entre ses cornes et est parti dans la rue, tous les hommes derrière lui. Heureusement il s'est arrêté net devant un champs de maïs où ils ont retrouvé Berthe indemne mais quand même les jupes par dessus la tête. Le taureau quant-à lui, n'est pas parti à l'abattoir ce jour là, il a d'abord fallu attendre qu'il veuille bien rentrer à l'étable et puis refaire une tentative les jours suivant, jour où Berthe à "gentiment" été priée de rester dans sa cuisine.