Le deuxième vol, c'était un soir, vers la fin aout. On était encore deux ou trois au décollage, c'était plus un vol pour ne pas redescendre en voiture. L'air est un peu trouble vers l'ouest, il n'y a pas de vent. On décolle, les deux autres restent un moment sur la crête, moi je préfère partir vers le milieu de la vallée, je pense déjà à l’entrecôte et à la partie de tarot qui suivra. Au bout d'un moment je suis déjà presque sur le versant opposé de la vallée, qui est déjà bien à l'ombre, et çà commence à monter. Je ne comprends pas tout de suite, je pense à un défaut du vario, à une dernière bulle égarée, pourtant je suis obligé de constater que çà monte, et que çà monte même de plus en plus vite. Je vais encore plus vers l'ombre, j'essaye vers la gauche, vers la droite, je fonce droit devant moi, et çà monte toujours. Je commence même à prendre beaucoup d'altitude. Je regarde derrière où je vois mes deux amis finir leurs vol, je regarde autour de moi, et je distingue au loin très haut devant moi une aile. Elle ne venait visiblement pas de chez nous, elle avait sans doute fait la route depuis la ballon d'Alsace, ou depuis ailleurs, ou depuis nulle-part.

Je vais dans sa direction et je continue à monter. Quoi que je fasse, je monte maintenant depuis plus d'une demi-heure et je ne comprends absolument pas pourquoi. Je me retrouve bientôt à plus de 3000m, dans une atmosphère trouble, avec un large bandeau gris sombre sur l'horizon. Le relief a disparu, une fois de plus au sol et je ne vois plus mon collègue de tout-à-l'heure. Je commence un peu à m'inquiéter, il se fait tard, et surtout je ne COMPRENDS PAS ce qui se passe. Est-ce que çà va s'arrêter ou est-ce que je vais être aspiré dans la stratosphère où je vais me perdre........ jusqu'à ce qu'on me retrouve dans quelques mois dans une forêt de Sibérie-Orientale tout desséché dans mon harnais

Pour se faire peur rien ne fonctionne mieux que l'imagination. Moi qui d'habitude aime assez être seul, je commence doucement à me sentir un peu trop seul.

Il est bien trop tard pour entamer un vol vers la plaine ou vers une autre vallée, dans moins de deux heures il fera nuit. Alors, après encore un temps d'attente, je tire sur la barre de contrôle, je l'amène jusqu'au niveau du bassin, je prends beaucoup de vitesse et je perds enfin de l'altitude. C'est très rare, dans le vol libre, de se retrouver dans cette situation de gaspillage. On passe notre temps à voler en finesse, à essayer de récupérer le moindre mètre d'altitude et à le garder le plus longtemps possible. Un gain de 3000m permet de parcourir en moyenne 30 Km, et bien plus si pendant ces 30 Km on récupère encore quelques ascendances..... mais passer toute une nuit en l'air et aller me poser au petit matin....je la sentais pas trop, l'histoire. Alors j'ai allègrement tout dépensé et je suis allé me poser juste en dessous avec des crampes dans les bras tellement ma position sous l'aile était inhabituelle.

Ce fut une longue glissade, dans un air doux et humide, où je passais d'un bord à l'autre de la vallée à toute vitesse, avec en prime cette sensation, que doivent parfois connaitre les joueurs, de claquer les gains d'une soirée juste par plaisir.

Le troisième vol, c'était par un bel après midi du mois de juillet. De voir tout ce monde en l'air, au Treh, çà nous déprimait un peu, moi, Fatssa, et Francis le facteur, alors comme souvent dans ces cas là on rechargeait les ailes et on allait explorer de nouveaux sites de décollage. On avait en plus la chance d'avoir avec nous la meilleure groupie du club, qui en plus d'être très mignonne, et agréable à vivre, était toujours prête à assurer les navettes et les liaisons quand on abandonnait la voiture, j'ai nommé: Jacqueline. On avait vaguement entendu parler de deux Suisses, qui en des temps préhistoriques, 10 ans plus tôt, avaient installé un tremplin en planches sur le coté ouest du Molkenrain. Ils y volaient avec les touts premier modèles de delta, à l’insu de (presque) tout le monde. Ils faisaient partie de la légende de notre histoire, personne ne se rappelait de leurs noms, ni même à quoi ils ressemblaient, sauf peut-être notre ancêtre, notre cher président, Nico, la mémoire vivante du club ( et il ne se prive pas de la partager). Nous voilà donc, pour un temps, transformés en archéologues. On fini par retrouver l' endroit ou subsiste quelques vestiges. L'endroit est intéressant, mais le tremplin est inutilisable. On pourrait à la rigueur décoller à coté du tremplin mais les arbres en face du décollage sont devenus trop hauts.

Après un moment de recueillement, on abandonne l'endroit mais on décide de décoller des chaumes, coté Est, au dessus de la ferme auberge. On transporte donc nos ailes tout en haut des chaumes et on déplie juste à la lisière de la forêt. L'endroit est magnifique, avec vue sur toute la plaine d'Alsace et jusqu'à la Forêt-Noire en face. Le décollage, par contre, est un peu limite, peu de pente, vent nul voir légèrement arrière et surtout un gros nuage d'orage sur la gauche au dessus de Soultz. On est assez inquiets, tous, et çà nous rend un peu nerveux. En temps normal je serais déjà en l'air, mais la çà demande un moment de réflexion. Le seul élément incontestablement positif c'est que pour l'atterrissage on a vraiment le choix, on a devant nous des kilomètres-carrés de prés et de champs, pour tout le reste c'est limite. C'est encore plus limite pour notre facteur qui lui n'a jamais pu se résoudre à quitter son vieux Lancer, un simple surface à la finesse assez limitée.

Au bout d'une heure, le vent ne s'établissant toujours pas, je décide d'y aller malgré tout. Je commence par bien me refaire le scénario du "décollage réussi", j'enregistre dans l'ordre chaque phase du décollage avec toutes les choses à faire, et celles à ne SURTOUT pas faire. Mais pourquoi c'est toujours à moi de partir le premier, on pourrait pas changer de temps en temps,......tiens, comme aujourd'hui par exemple. Mais on m'expliquera qu'il n'y a aucune raison de changer nos bonnes habitudes, que je fais çà très bien, que je suis dans mon meilleur rôle, et qu'en plus je suis le plus jeune...... même pas la peine de discuter avec des gens bornés à ce point. Après ce long dialogue intérieur, je me décide enfin.