Je vais pas raconter ici tous mes vols, d'abord çà serait vachement long et en plus j'en ai oublié beaucoup (et surtout je tiens à garder mes trois dernières lectrices). Je vais parler de quatre vols particuliers. Le premier se passe un matin vers le mois de mai ou juin. On est sur place un peu trop tôt pour décoller, il est 10h30. Certains commencent à monter leurs ailes, d'autres discutent, ils vont encore passer trois heures posés sur leurs culs en espérant de meilleures conditions.C'est vrai qu'il ne se passe pas grand chose, vent nul, un beau soleil mais il ne fait pas encore chaud. Sauf que moi, l'attente, c'est pas mon truc, alors je déplie, j' enfile mon harnais et je m'avance vers le décollage. On me dit que je vais faire un vol plané de vingt minutes et que dans une heure je serais de retour pour un second vol. D'accord mais dans une heure j'aurais fait un vol de plus, alors je décolle et je suis la crête de gauche encore bien à l'ombre. Personne ne bouge, ils doivent encore parler des filles, ou de leurs exploits dans le Jura ou dans les Alpes, avec des thermiques à plus cinq et des vols de six heures. Mais quand-même, je sais qu'ils me surveillent du coin de l’œil, au cas où je trouverais quelque chose. Je suis parti en chemise les manches retroussées, sans lunettes, sans gants, juste pour prendre un peu l'air après la soirée animée de hier.

Le vol se passe tranquillement. Au bout de la crête il me reste 150m de réserve. Je pense à me diriger vers l'atterro, mais avant je fais un dernier virage pour passer sur un versant rocailleux et bien ensoleillé. J'entends un premier bip, puis plus rien, mais quand même je préfère vérifier, j'y retourne et j'entends un deuxième bip, puis un troisième. Pas très convainquant mais j'ai rien de mieux à faire, alors je me mets en 360 et le vario ce met à biper plus régulièrement. J'arrête de perdre de l'altitude, je commence même à en gagner un peu. La grande ascension commence dans du velours. Je tourne toujours, je quitte pas l'endroit, et je monte, çà bipe de plus en plus vite. La colonne d'air me ramène doucement vers le décollage où je vois les autres qui commencent à s'activer. Je suis 200m au dessus quand les premiers décollent, et çà monte toujours.Le temps qu'ils aillent chercher le thermique au milieu de la vallée et qu'ils remontent je suis sûr d'être tranquille pendant au moins une heure. Il commence à faire un peu frais, je baisse mes manches et je les boutonnent. J'enchaine les 360 depuis un bon bout de temps maintenant, dessous le paysage à changé, je distingue encore les ailes au décollage et les villages, mais vu d’où je suis, le relief a complètement disparu. On distingue bien les prés et les forêts, mais tout a l'air d'être plat et lisse.Les Vosges ont disparu, je suis au dessus d'une immense plaine, j' ai l'impression qu'en y regardant attentivement je pourrais distinguer la tour Eiffel, çà doit être les premiers effets du manque d’oxygène.

Mais je ne vais pas rester seul longtemps parce que deux planeurs viennent droit sur moi et se mettent à me tourner autour à quelques dizaines de mètres. Je suis au centre, je tourne assez serré et eux tournent un peu plus large. J'en prends un en ligne de mire et j'ajuste mon virage pour l'avoir continuellement juste devant moi, de profil. Je pourrais presque voir la couleur des yeux du pilote et du copilote. Je les vois tout les deux dans leur bulle de plexi, on se fait des signes de la main. Ça doit leur faire bizarre de rencontrer un type tout seul, en chemise d'été, à 3000m.Ils s'éloignent bientôt, et je profite de ce moment de solitude pour pousser encore un peu. Je finis par me retrouver en plein brouillard, dans le cumulus qui couronne MON thermique. J'y reste un moment et puis je tire la barre pour en ressortir par dessous. Et là c'est le flash. Le fait de passer du brouillard très dense auquel les yeux se sont habitués au plein soleil fait exactement le même effet qu'un flash qu'on prendrait en pleine figure.C'est tout le paysage qui me saute en pleine figure. Les autres arrivent finalement par en dessous, alors je m'amuse encore un peu avec MON nuage et je leur abandonne MON thermique. J’arrête de tourner et je prends une direction, jusqu'à ce que je sorte de la colonne d'air chaud pour replonger dans la civilisation.

C'était ma première visite à l'intérieur d'un nuage et j'y retourne souvent depuis.