De retour d'Arabie je commence par prendre tous mes congés et récup, en plein hiver, un hiver doux et orageux cette année là, et je reprend contact avec mes potes. En deux mois je dépense presque tout ce que j'ai gagné et je commence à fréquenter une jolie brune acajou, qui est aussi occupée ailleurs, ce qui me convient assez. Pour çà aussi c'était le bon temps, pas de Sida, la pilule en super marché, ou presque, des filles qui avaient appris très tôt à gérer les susceptibilités des garçons et tout çà fonctionnait plutôt pas mal.

C'est l'age du grand mélangement, juste avant celui des premiers projets. Nos projets à nous c'était plus de partir aux États-Unis, en Nouvelle-Zélande ou en Ardèche que de se marier et de fonder une famille. Vu d'ici, d'aujourd'hui, j'ai l'impression d'avoir fait partie d'une génération spontanée de jeunes arrivés de nulle part et de partout, avec des idées qui ne leur avait pas été transmises par leurs parents, des projets qui étaient l'opposé de ceux de leurs parents.

De partout, dans touts les pays, au même moment, un nouveau look, une autre façon de vivre, de nouvelles idées, une nouvelle musique, de nouveaux combats. "On s'est battu pour pas devenir ce qu'on est devenu" comme disait l'autre. Tous ne se sont pas laissés avoir, beaucoup ont résistés, ont vécu leurs rêves et continuent à les vivre.... un peu moins vite à cause de leurs rhumatismes ou de leur foie. Mais les autres ont des rêves tout à fait différents, des rêves de pureté, de sécurité, de protection, de confort, de réussite, de pognon.... des cauchemars de cerveaux éteints.

Mais revenons en aux rêves, ne nous laissons pas contaminer, je disait donc: les filles. Je revois aussi un ami motard avec qui j'ai fait beaucoup de virées, mais cette fois il est accompagné d'une jolie blonde en 750 Suzuki. Mariée, pour voir comment c'était la robe blanche, la mairie, la noce,disait-elle, et dont le mari était parti très vite vivre d'autres aventures, et elle aussi visiblement. Les phéromones agissent très vite, et,après une période d'échanges entre nous quatre, je finis par fréquenter la jolie blonde plus assidument, sans parler du coté pratique, les filles qui avaient le permis et la moto étaient très rares, même à l'époque. On pouvait voyager avec chacun ses bagages et donc dans de bonnes conditions. Après quelques mois de virées communes à travers la France et l' Europe, on se retrouve un jour chez des amis à elle qui habitent à Céret dans les Pyrénées-orientales. C'était en septembre, la fin des vacances, dans trois jours on reprend le boulot.

En visitant la ville, on passe devant une petite boutique de meubles et bazar asiatique devant lequel on s’arrête un moment. Sur la vitrine je remarque une annonce: "Appartement à louer, trois pièces, 900 F/mois. On continue notre promenade et après 50 mètres je prend ma copine par le bras, on fait demi-tour, on rentre dans la boutique et je demande à visiter l'appartement. C'est au deuxième et dernier, c'est grand, çà donne devant sur la rue et derrière sur une petite cour intérieure. Je lui demande si çà lui plait, elle réfléchit un instant, et me dit:"allez on y va". On fait un chèque pour la caution, et nous voilà locataires.

On retourne en Alsace et le lundi matin, on donne tous les deux nos préavis, à nos patrons respectifs, et on commence à mettre nos familles au courant. On doit paraitre très déterminés parce que très vite tout le monde se fait une raison, même ma grand-mère.

Je trouve un petit camion pour le déménagement qui s'avère être beaucoup trop grand pour nos quelques affaires. Une voisine venait régulièrement boire le café chez ma copine et quelques jours avant notre départ je lui dis, en plaisantant, qu'il y aurait largement assez de place pour ses meubles dans le camion. Le lendemain elle nous téléphone pour nous dire qu'elle part avec nous.

On débarque donc à trois à Céret, rue Saint-Féréol, avec armes et bagages. On est le premier novembre, il fait beau, il fait bon, on est jeunes et heureux. La voisine s'installe dans une chambre, nous dans l'autre. C'est une petite ville paisible et agréable, à l'abri de la Tramontane, tout près de l'Espagne au sud, de la mer à l'est, de la montagne à l'ouest et de Perpignan au nord.

Par contre on a plus de travail, alors le lundi matin on débarque tous les trois à l' ANPE. On est les premiers dans la salle d'attente, un conseiller va nous recevoir. J'y vais le premier, on sourit déjà.

- Vous habitez où?

-61 rue St-Féréol

-Vous avez travaillé dans quoi?

- Électromécanique jusqu'à vendredi soir, dernier.

-Quelle entreprise?

-Schindler Mulhouse.

-Vous voulez dire Mulhouse la haut dans le nord?

-Non dans l'est.

-Oui bon je me comprend,.....quel type de contrat?

-CDI.

-Attendez, si je comprends bien, vous avez quitté un emploi stable et bien payé dans le nord.....

-Dans l'est.

Bizarrement, c'est à ce moment là qu'il est parti dans les tours, et j'ai donc eu droit à un cours de morale du genre:

-Ici c'est une région sinistrée point de vue emploi, si tout le monde faisait comme vous...etc...etc....

Et plus tard:

-Pourquoi êtes vous venu dans cette région, vous y avez de la famille?

-Non pas du tout, c'est pour le climat, le soleil, la mer......

La discussion s'est arrêtée là, il m'a raccompagné à la porte du bureau en se disant: "encore une journée qui commence mal". Il ne s'attendait pas à ce moment là à enregistrer deux autres dossiers identiques. Quand il en eu fini avec nous trois, la première question qu'il a posé à la personne suivante, avant même de la faire entrer dans son bureau a été: "et vous, vous êtes avec eux??". Un métier pas toujours facile et un salaire plus que mérité, ce jour là.