Au petit matin nous voilà à Oran, l'Algérie, le Magreb, l'Afrique. On traverse la ville dans notre 4L encore toute fringante et on arrive dans les faubourgs, il est presque midi, les rues se remplissent de voitures qui provoquent à chaque carrefour un enchevêtrement de voitures de camions et d'autobus. Il n'y a pas de feux, alors quand çà devient trop compliqué un chauffeur descend de sa voiture ou de son camion et organise la circulation: toi tu recule d'un mètre, toi serres à droite, toi avance un peu, c'est bon çà passe, le tout en Algérien-francais et çà marche au bout d'un quart d'heure la situation se décoince ....et puis çà recommence......un pays que j'aime déjà.

Enfin la route commence à monter vers le plateau de l'Atlas, Mascara, direction sud-est vers Laghouat. Sur le plateau c'est l'hiver, 60 cm de neige, des lignes électriques arrachées par la tempête et des enfants qui jouent pieds nus et se lancent des boules de neige comme les enfants de chez nous. C'était pas tout à fait l'image que je me faisait de l'Algérie. On roule maintenant sur un immense plateau à plus de mille mètres d'altitude. Il fait très froid mais le soleil brille. Les villages sont de plus en plus espacés. A 50 Km du dernier village on fait une pause, pas de trace de vie à 360°, juste du sable des cailloux et un peu de végétation. On est pas arrêté depuis dix minutes que trois gamins tout jeunes arrivent de nulle part. On leur donne quelques fruits, ils restent un moment puis repartent nulle part. Jusqu'à l'horizon on ne distingue aucune habitation aucun chemin, aucune ligne électrique, et pourtant des gens habitent là, quelque part.

Le lendemain la route descend enfin, il fait moins froid, c'est le Sahara, les premières dunes, presque plus de végétation. C'est comme ce qu'on avait vu à la télé ou en photos mais en plus grand, en plus beau. Ce soir on sera à Laghouat, première ville du désert et dans la première boutique-épicerie-bazar on rencontrera un Algérien à l'étrange accent Alsacien. Il avait ouvert cette boutique dans sa ville natale avec les économies de trente ans de boulot chez Peugeot-Mulhouse. On se croyait au bout du monde, on était à Illzach. A partir de là c'est la route 1, plein sud, Ghardaîa chez les Mzab, ville surprise. On roule dans un désert de pierres plat comme la main, la ville est à 50 Km,"tu vois quelque chose toi? " "non rien c'est encore trop loin" à 20 Km "non toujours rien", à 10 Km, rien, à 2 Km " ben non, toujours rien, çà doit être tout petit" et tout d'un coup une immense dépression et au fond plusieurs villes toutes blanches au soleil et des gens partout, tous en habits traditionnels, les hommes en djellabas et les femmes sous de grands voiles blancs de la tête au pieds, avec juste un œil de visible. Ce coup ci c'est plus Illzach.

Ensuite c'est la route infinie dans des paysages immenses, parfois c'est des dunes de sable clair d'une dizaine de mètres de hauteur qui barrent la route et qu'il faut contourner, d'autres fois c'est un oued invisible qui a arraché le bitume. Le soir on quitte la route, on s'écarte de quelques Km pour passer la nuit. On est loin de tout, plus un bruit, pas une lumière, et on dort à la belle étoile, sauf un qui a peur des bêtes et qui dort dans la voiture. L'air est si pur que sous la lune on y voit presque comme en plein jour. Un soir en s'éloignant de la route on croise dans un désert de cailloux une piste d'un mètre de large et de 30 à 40 cm de profond creusée par les pieds des millions d'hommes et de chameaux qui ont dû la suivre depuis des siècles. C'est un pays où, la nuit sous les étoiles, on ne pense pas et on ne rêve pas les mêmes choses qu'ailleurs, et pour peu que le vent se mette de la partie on a très vite l'impression de ne plus être seuls. Vaut mieux, dans ces endroits là, ne pas avoir de monstres dans la tête, parce que les ombres des pierres et des rochers tout autour et les sifflements aigus du vent ont tendance à faire apparaitre les Djinns et les Djennouns. Faut pas se retourner brusquement si on veut pas avoir de surprises.

Un matin, après avoir passé la nuit dans un paysage de l'ouest Américain, la voiture cogne dans un trou et cale. Sous le choc le radiateur se met à fuir. On va passer quelques jours ici, çà c'est sûr. On est vendredi, on démonte le radiateur et on part à pieds jusqu'à la route à deux Km, pour aller le faire ressouder à El Goléa, 100 Km. On part à deux, le troisième reste au camp. La première voiture qui arrive s’arrête, c'est une 504 break, mais ils sont déjà neuf à bord, il n'y a plus de place, alors ils nous proposent de l'eau, des dattes et du pain. Le second c'est un énorme camion américain, un Kenworth, avec un énorme chauffeur qui nous emmène. Deux heures après on est en ville, sauf que c'est vendredi jour de prière, personne ne travaille, alors retour au camp. Le lendemain c'est moi qui reste sur place et je profite de la journée pour escalader cette colline qui ressemble à un entonnoir posé à l'envers, comme dans les westerns, il ne manque que les grands cactus mexicain. Le soir même tout est réparé et le lendemain on repart.