On est trois et on décide de tenter le sud. On décide de partir début janvier, on commence donc à préparer la voiture, une splendide Renault 4L, 120 000 km au compteur. Les travaux commencent en novembre, on veut faire les choses bien alors on commence par éplucher la revue technique et on améliore le bijou.On tend les barres de torsions pour remonter le véhicule au maximum, on monte des pneus neige renforcés, on fixe une tôle sous le moteur pour protéger le carter d'huile, on monte un deuxième filtre à air sur le capot coté passager qu'on branche en série avec le premier, on travaille sur le moteur, on installe une galerie sur le toit.

On travaille le soir après le boulot et souvent une partie de la nuit avec Max Megnier "les routiers sont sympas" à la radio, et plein d'autres émissions rock Bernard Chu, Jean Bernard Hebey (pas sûr de l'orthographe), on était dans une décennie magique où les nouveaux titres faits par des groupes de légende sortaient presque chaque semaine. A l' époque on ne se rendait pas compte que c'était juste une période comme çà, on pensait que çà durerait toujours cette liberté, cette folie, cette richesse, aucun d'entre nous n'aurait jamais pu imaginer que les enfants qu'on avait vaguement prévus d'avoir plus tard, adhèreraient à l' UMP ou voteraient front-national. On pensait avoir gagné, on pensait que De Gaulle, Pompidou, et toute leur clique de fachos seraient oubliés bientôt, personne n'aurait pensé que ce serait bien pire en 2014. Et pourtant on avait un accès libre à la pilule, et en plus elle était remboursée.... on y avait juste pas pensé.

Voilà l'heure du départ. Ce coup-ci on partait à trois et en voiture, ce qui rassurait un peu ma grand-mère, et on s'était mis d'accord pour rester très vague sur la destination, quelque part dans le sud, l'Espagne, peut-être un peu plus loin....on verra . Mais pourquoi en plein hiver, disait-elle.... tu sais là-bas y fait pas si froid en hiver, y a toujours du soleil,on répondait. Nos explications la laissait un peu sceptique alors,discrètement, après avoir emmené mes deux amis à part, elle leur a fait promettre de veiller sur moi, et de calmer un peu mes ardeurs....pas de chance, ils étaient pires que moi.Puis à peine hors de vue elle s'est remise en mode veille, attente, prière.

Ma mère, elle, s'était complètement différent.Elle n'avait jamais l'air inquiète, jamais préoccupée, toujours confiante, elle avait dû décider un jour que de toute façon il ne m'arriverait jamais rien de grave et que donc il n'y avait aucune raison de s'inquiéter. Tout petit déjà, elle me laissait faire ma vie, je partais jouer loin dans les pâtures en face de chez nous, dans les carrières, à l'heure du repas elle accrochait un chiffon blanc à la fenêtre du premier étage et j'arrivais à toute jambes, et sitôt terminé je repartais dans l'autre sens, rejoindre les copains. Eux aussi étaient très libres mais pas tout à fait pour les mêmes raisons, ils étaient dix ou douze enfants et leur mère avait renoncé depuis longtemps à essayer de les surveiller tous. Pour eux rester trop près de la maison çà voulait surtout dire: prendre le risque d'être réquisitionné pour une corvée quelconque. Donc valait mieux rester hors de portée.

Je pense que c'est ma mère qui m'a appris la liberté, qui m'a appris à mesurer les risques, à ne pas faire n'importe quoi n'importe comment sachant que personne ne serait derrière moi pour m'aider au cas où, même si bien sûr elle n'était jamais très loin. J'ai refait la même chose pour ma fille, les lois de l'hérédité (bravo à l’ancêtre qui le premier a utilisé cette méthode) , et même si souvent j'ai passé pour un père inconscient, je ne pense pas m'être trompé.

Nous voilà donc partis, trois grands gaillards dans ce petit habitacle, pour des heures d'autoroute et de nationale à travers la France et l'Espagne. On décide de prendre le ferry à Alicante destination Oran. Tout va bien, le moteur ronronne, le passager arrière peut un peu près dormir, on est tous enthousiastes. Embarquement le soir, arrivée le lendemain matin, diner à bord.

La salle du réfectoire est pleine quand le bateau commence à bouger sérieusement, au menu soupe, plat, une orange en dessert. Les gens n’ont plus l'air d'avoir très faim, la salle se vide petit à petit, les plateaux sont abandonnés sur les tables, çà bouge de plus en plus, nous non plus on a plus très faim. Les gens vomissent un peu partout et dans n'importe quoi, le personnel reste stoïque, les plateaux commencent à se renverser, la soupe coule des tables, et les oranges, toutes à terre maintenant, roulent d'un coté à l'autre de la salle en vagues, d'avant en arrière et de gauche à droite. Nous on fait pas trop les fiers mais quand même on arrive à garder notre dignité et on se retire dans nos couchettes superposées.