Je suis actuellement en Alsace. Mon père est mort en décembre, et ma mère ne va pas bien du tout. Deux longues vies qui s'achèvent tranquillement. Deux vies qui ont commencé dans un environnement et une époque difficiles, la crise et l'immigration pour mon père, l'emmigration dans le nord pour ma mère, puis la guerre pour les deux. La suite a été plus heureuse, leur rencontre, du travail pour tout le monde, la maison, des enfants, la voiture, la télé, les vacances, tout ce qui leur avait tellement manqué au début, et puis des petits-enfants une retraite agréable etc... alors pourquoi chercher autre chose.

Comment comprendre pour un père comme le mien, que son fils n'accorde aucune importance au fait de pouvoir vivre tranquille, avec des sécurités partout, sociales, de l'emploi, de la retraite...

Comment comprendre que son fils préfère quitter un emploi stable et bien payé pour aller prendre des risques en s'installant dans une autre région, à son compte, avec une femme assez folle pour le suivre.

Faut dire que je faisais fort à l'époque et que je n’ai jamais arrêté, pas tellement par provocation mais plutôt parce que c'est là, en prenant des risques que la vie a pour moi le plus de saveur. J'aime prendre des risques et en plus j'ai grandi dans les années les plus appropriées pour çà, les années 60/70. Ça pouvait pas tomber mieux pour moi........et pire pour lui.

Le premier vélo "de course" à 12 ans: faire plus tard des courses régionales pour lui, me barrer pour moi.Les toutes premières sensations de liberté et d'indépendances.

La première mobilette à14 ans, avec l'argent des jobs d'été: plus pratique pour aller bosser pour lui, les cols Vosgiens, les premiers potes dans les villages voisins pour moi.

La première moto à 16 ( juillet et aout dans une usine):tout cet argent gaspillé pour lui, un monde solidaire de jeunes qui partaient sur les routes été comme hiver pour se retrouver autour des circuits ou simplement dans les "concentres " . Des jeunes qui partaient à l'arrache sur des machines bricolées avec des habits sales et déchirés superposés en plusieurs couches suivant le temps, des cheveux qui dépassaient de partout.Chaque panne et ce n'était pas rare, provoquait un attroupement de personnages sortis de nulle part et la bière aidant, nous maintenait dans une agréable euphorie. Ces deux mois d'usine m'avaient aussi fait comprendre que l'usine pour moi ce ne serait qu'en cas d’extrême nécessité.

A 17 ans le boulot, les chantiers en équipes de deux, au forfait, c'est à dire avec un salaire plus une primes si les chantiers était finis avant la durée prévue. On faisait deux primes et on "coulait" le troisième chantier pour éviter que le nombre d'heures ne diminue subitement. Et très vite, après quelques mois de travail une moto plus grosse, neuve (trois mois de salaire) une magnifique Ducati 350, et donc un rayon d'action nettement agrandi. Le premier grand voyage pendant les vacances suivantes, d'abord en Belgique pour un grand-prix moto et ensuite au hasard.

Le hasard a fait que je rencontre sur le circuit un couple de Parisiens en Laverda (on avait tendance à se regrouper par nationalités.......de motos, les italiennes,les japonnaises les allemandes) qui partaient pour l'Angleterre. Ce fut donc l'Angleterre puis l'Ecosse et retour par la Hollande.

Ce premier grand voyage à été pour ma grand mère l'occasion de réviser toute ses prières en Français, Italien et Latin parce que pour moi donner des nouvelles était assez secondaire. Quand après trois semaines je me décidais enfin à envoyer une carte postale d' Ecosse, elle a dût reprendre le chapelet au début. L' Ecosse devait être pour elle une vague contrée froide et brumeuse du bout du monde avec, pour ne rien arranger, des grands types poilus qui se baladent en jupe.

Mon retour, après un mois, a déclenché chez elle une avalanche de compliments mêlés de reproches pour moi, et une reconnaissance infinie envers le Bon-Dieu qui m'avait ramené sain et sauf.

A mes retours de voyage la première chose que je devais absolument faire, c'était de manger, qu'il soit 1h du matin ou 4h de l'après-midi il fallait d'abord manger et surtout finir les plats. "Qui sait ce qu' il t'ont fait manger là-haut". Et ensuite il fallait dormir dans un lit chaud et pas par-terre sous une toile.... "si tu continues comme çà tu vas me faire mourir". Les premières nuit après mon retour elle se relevait et ouvrait doucement la porte de ma chambre pour être sûre que je sois bien là.

L' année suivante je partais seul au Cap-Nord, par le Danemark, la Suède, la Norvège et retour par la Finlande....Eh ben elle est pas morte.

Je crois que c'est à cette époque là que mon père a définitivement renoncé à me faire changer.