Ravach'Ol

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

Ferme pédagogique

Fil des billets - Fil des commentaires

mercredi 22 août 2018

40 Immerssion dans le monde passé et sans doute dans le futur proche.

Nous sommes dans le creux de la vague. Le modernisme agricole a déjà failli faire disparaitre nos plus belles races de chevaux, vaches, cochons, volailles,etc... sans même parler des céréales, fruits, légumes, sans que personne ou presque ne s'en émeuve. Eh bien avec une poignée d'autres nous faisions partie de ce presque, de ces passionnés qui sans vraiment pouvoir expliquer pourquoi se sont évertués à maintenir l' "Alsace noire, la Faverole et la Brahma, le Percheron, le Comtois et le Trait Nivernais, la Pie Noire Bretonne et la Jersiaise, le Haut Volant de Dantzig et le Culbutant Lillois, le Rouge de Bordeaux, le Jaune d' Altkirch, la pomme de Saint-Nicolas.

Toute cette richesse, si elle n'est pas encore vraiment sauvée, est au moins préservée en attendant des jours meilleurs, des jours sans glyphosates, sans néonicotinoïdes.

Nous voilà donc partis, la fleur aux dents et du foin dans les cheveux, n'y comprenant pas encore grand chose mais impatients d'apprendre et surtout sans aucun complexe.Certains vieux paysans nous comprendront et nous conseilleront, d'autres auront honte de nous et de l'image rétrograde que nous donnons de notre ou plutôt de  leur village. Ils étaient tellement fier de "s'en être sortis" d'être devenus des gens "modernes", et voilà qu'une bande de chevelus se met à labourer avec des chevaux et à semer à la volée.

Notre projet avait attiré pas mal de monde, bénévoles, employés, stagiaires et y compris routards et vagabonds qui quand ils passaient dans le village étaient systématiquement dirigés chez nous, Qui d'autre aurait pu les recevoir???

Nous posions aussi un problème de conscience aux "braves gens" des environs, aucun de nous tous n'était marié, ni bien sûr n'allait à la messe du dimanche, et il était devenu évidant pour certains que les filles du groupe devaient coucher avec plusieurs garçons, et peut-être même en même temps, bref on avait relancé la machine à fantasme et peut-être une petite libido oubliée chez certaines personnes tellement correctes.

On essayait de ne pas provoquer, de rester discrets, mais pour beaucoup notre existence même était une provocation. Quand j'allais travailler au champs avec les chevaux je faisais un petit détour pour ne pas passer en plein village, mais plus d'une fois je me suis rendu compte que j'étais suivi et observé par un curieux qui préférait se cacher dans le maïs du champs voisin plutôt que venir discuter à visage découvert. Ça prouve simplement qu'ils ne venaient pas pour échanger, mais pour alimenter les ragots et les rumeurs du village.

Mais ces ragots avaient peu de prises sur nous parce que nous étions protégés par plusieurs faits qui nous mettaient à l' abri de tout çà.

D'abord nous n'étions pas agriculteurs ou fils d'agriculteurs, nous pouvions donc nous permettre des erreurs ou des innovations dans notre manière de travailler.

Ensuite nous n'avions aucune famille dans les environs proches, ce qui enlevait à ces gens un levier important, parce que quand un des leurs essayait de  sortir des sentiers battus en se lançant dans le bio par exemple on allait voir ses parents, ses frères, ses cousins, avec des arguments imparables du genre: " Non mais, tu te rends compte, tes champs ne sont pas propres, il y a de l'herbe dans ton blé, et t'as vu tes rendements, tu es la honte de la famille".

Et enfin nous n'étions pas dans les réseaux habituels du village, donc nous ne savions pas ce qui se disait sur nous.

A cette époque là je fréquentait un vieux paysan qui lui aussi n'était pas du village même s'il y était arrivé en 1945 comme prisonnier Allemand, qu'il y était resté et qu'il y était mort à plus de 80 ans.Personne ne comprenait pourquoi nous nous entendions si bien, et que très vite nous en étions arrivés à travailler ensemble et à nous prêter nos machines. Nous étions absolument opposés en tout, lui gros rendements, machines impeccables, ferme balayée tous les jours, chaque outil à sa place et nous bricolages en tous genres, perpétuellement à la recherche de l'outil qu'on était sûr d'avoir laissé à cet endroit là, plein de gens qui vont et qui viennent.

Je me souviens encore du jour où j'étais allé le voir tout fier après ma première récolte de blé. Je lui annonce le rendement, 25 quintaux à l'hectare, d'un blé ancien panifiable, à haute paille, semé à la volée dans un champ labouré avec les chevaux et sans utilisation d'engrais chimique ou de pesticide.

Je me souviens de son regard consterné, 25 quintaux alors qu'il en faisait jusqu'à 100 certaines années, de son air condescendant en me conseillant l'année prochaine de mettre au moins un peu de nitrates et de la discussion qui s'en suivit:

-Des nitrates? mais çà va me couter combien? et en rendement je peux espérer combien?

-Avec ton blé presque le double.

-Donc, en calculant bien, ce que je ferais en plus je le donnerais au marchand de nitrates..... alors je pense que si le marchand de nitrates veut que je lui offre le blé que je ferais en plus je préfère qu'il le sème dans un de ses champs et qu'il le récolte lui même.

Long silence....

-Quand vous produisez votre blé fourrager à 100 quintaux vous le vendez combien?

- Ça dépend des cours, environ 60 centimes le kilo (en francs à l'époque), et toi?

- 4 francs, quand je le vends en pain bio, sans compter le bois et le temps.

Re long silence.

.

vendredi 13 avril 2018

39 Les débuts de la ferme pédagogique chapitre II

Et la chance continua à nous accompagner, certains y verront le doigt de Dieu, moi pas, ou la providence, ou le hasard, mais le hasard existe-t-il?

En tout cas nous voilà installés en pleine ville, à l'entrée de la foire sous un grand chapiteau.Les volailles et les lapins profitent d'une belle basse-cour engazonnée avec piscine, et tous les autres ont chacun leur box spacieux et confortable.

A l'ouverture, c'est la foule, des vieux qui retrouvent leur jeunesse devant les chevaux de trait ou la vache, beaucoup d'enfants, des citadins et aussi beaucoup de ruraux qui venaient parfois de loin. Cà parle, çà discute,les vieux souvenirs oubliés resurgissent, c'est un brouhaha incessant et pourtant les animaux font leur vie tranquillement, viennent voir les visiteurs quand çà leur chante puis retournent au fond du box quand ils ont besoin d'un peu de tranquillité. Un bel article parait sur notre prestation et attire encore plus de monde.

L'ouverture c'était un vendredi soir, et au matin du lundi suivant la truie gasconne toute noire qu'on avait baptisée "Mimi Rose" se décide à mettre-bas de neufs petits porcelets tout noirs eux aussi, et là c'est le délire, des gens contre la barrière sur trois épaisseurs et une file d'attente. La photo parue dans le journal le lendemain n'arrange pas les choses et le chapiteau ne désempli pas. Seulement les choses ne s’arrêtent pas là, le mercredi c'est Dalmatie de la Brisardière notre vache Jersiaise qui nous fait son premier veau mâle après trois femelles. Il s'appellera Jo parce que c'est l'année des J et qu'il est né aux journées d'octobre donc JO (hasard? ). Jo restera avec nous longtemps et deviendra un magnifique taureau au dos gris et à la partie antérieure du corps presque noire, des belles cornes puissantes. Il avait très bon caractère, une exception par rapport aux suivants.

Nouvel article, nouvelle affluence, certains ne viennent que pour çà et ressortent de la foire après avoir visité la ferme, un autre nous demande: " vous avez fini ou non parce que çà fait trois fois que je fais la route du fin fond du département avec mes petits enfants."

Cette semaine là le planning des visites à la ferme pédagogique  est complet sur presque deux années, et quelques semaines plus tard nous quittons Spechbach le haut emménageons dans une ferme beaucoup plus spacieuse, dans un des rares endroits du département où les agriculteurs ont su se maintenir avec leurs troupeaux à l'intérieur du village.

Nous voilà devenus la "Ferme pédagogique de Bernwiller".

Un puits, un four à pain pour des fournées de 30 kilos, deux étables, une écurie,une porcherie, un grand poulailler dans une grande basse cour, des colombages, un poêle maçonné en faïence verte ou plus simplement Kacheloffa, une chèvrerie, des clapiers, des remises une grange immense, des pâtures,un petit champ, un grand rez de chaussée pour l’accueil, un grand logement au dessus, une grande cave profonde, un grand grenier, et un magnifique marronnier centenaire dans la cour,une très belle forêt à deux KM, une bonne terre fertile... que demander de plus?

Beaucoup d'amis ,y compris des voisins directs, et puis l'embauche des premiers animateurs, des amis aussi, des journées bien remplies, des fêtes, des beuveries parfois, le jus de pommes, le cidre, les salaisons en automne, la forêt en hiver,les semis au printemps, les foins et les récoltes en été, et des visites toute l'année, de belles rencontres.....comme une idée du paradis, en plus fatiguant.

Comment avons nous trouvé cette ferme ?

Encore un coup du "hasard qui n'existe pas":

Pendant deux ans nous avons cherché une ferme à vendre, nous avons fait le tour du département, fait fonctionner nos relations, nos connaissances, couru à gauche et à droite, vu des conseillers-généraux, députés, la chambre d'agriculture, agents immobiliers, et un jour en désespoir de cause mon instit en discute au guichet de la banque ou de la poste avec la préposée, et s' entend dire par une femme  juste derrière elle: " J'ai la ferme que vous cherchez " eh bien c'était vrai. 

jeudi 12 avril 2018

38 Les débuts de la ferme pédagogique chapitre I.

La ferme, c'était mon truc.Des contraintes mais aussi la vraie liberté, j'étais enfin (presque) indépendant, nous produisions notre nourriture, notre chauffage, nous nous servions de l'eau du puits,nous commencions à penser à installer une véranda pour récupérer de la chaleur, les panneaux solaires n'étaient pas loin même si à l'époque c'était encore confidentiel. Depuis ma jeunesse j'étais attiré par ce style de vie, ne pas dépendre trop d'une société que, malgré les élections, on arrivait pas à contrôler ( élection piège à cons) réapprendre les gestes des anciens qui leur donnait une fierté et une force. Du temps des Celtes et sans doutes bien avant et bien après quand un paysan disait "non" çà avait un sens, même si çà finissait parfois par un massacre. De nos jours quand toutes nos vies dépendent d'un salaire et donc d'un chef, d'un patron ou d'un actionnaire anonyme, d'un super-marché, et d'une banque, on sent très vite dans les grands discours révolutionnaires de beaucoup, la laisse qu'ils ont au cou se tendre. L'autre aspect intéressant de cette vie c'était l'apprentissage de ces vieux gestes qui rendaient libres. Souvent je me disais que si un jour les choses tournaient mal, on aurait peut-être une chance de survivre.Cà fait sourire mais nos anciens de 14 ou de 39 aussi souriaient avant de voir le premier casque à pointe.                                                        

Mais revenons à nos moutons.

Donc moi c'était la ferme et les animaux et dés les premiers temps nous avions remarqué que nous n'intéressions pas seulement les derniers vieux paysans mais aussi les enfants du quartier qui passaient à la ferme pour voir le dernier petit veau ou le dernier poulain, qui venaient avec papier et crayon quand leurs instits leur demandaient de dessiner une chèvre, une oie, un coq... ce qui fit germer une idée dans la tête de mon instit préférée.

Sans le vouloir elle pratiquait depuis quelques temps un sport de haut niveau, le grand-écart.Elle quittait chaque matin un petit village paisible et odorant pour travailler dans un des quartiers les plus difficiles de Mulhouse. Le contraste lui paraissait si flagrant qu'un jour elle loua un bus pour faire venir les gamins de son école à la ferme et très vite les visites se firent plus régulières et au bout de quelques mois ce fut la création de l'association "Via la ferme" avec pour membres des instits, des parents, des citadins, des ruraux,des amis et même un exploitant agricole que je suis allé récupérer en le trainant par les cheveux.

La chose pris de l'ampleur, mais un évènement improbable nous mis soudain sur orbite.

Premier évènement: A la constitution de l'association un bel article de présentation parut dans le journal en juillet.

2ème: Les organisateurs des journées d'octobre, grande foire de Mulhouse, dont le thème cette année là était le monde paysan, désespéraient de trouver un agriculteur capable de présenter toute la panoplie des animaux de la ferme (Eh oui les exploitants agricole sont devenus des spécialistes).

3éme: Quelqu'un quelque part à fait le rapprochement entre l’événement 1&2.

4éme: Les organisateurs nous contactent.

5éme: On trouve un accord et on débarque en ville fin septembre avec toute la ménagerie.

Je me rappelle encore de l'inquiétude de mon instit du genre:"tu crois qu'on doit y aller, on a déjà assez de travail comme çà" et moi " Alors pour transporter les chevaux on va prendre la bétaillère, pour les moutons et les chèvres le break, faut voir si on a assez de cageots pour la volaille, pour la vache j'irais à pied si y faut".