Ravach'Ol

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mercredi 10 janvier 2018

37 La vie à la ferme

La vie a suivi son cours à Spechbach, d'autres animaux sont arrivés d'un peu partout.

Des cochons Gascons noirs de l’écomusée, la vache Jersiaise de chez les Maheux à Moutier au Perche, des chèvres Saanen; des moutons Ile de France d' Altenbach, deux pouliches Haflinger  de chez Schann au petit Ballon, les lapines Argentées de champagne de Vieux-Thann, des volailles d'un peu partout,une chienne Labrador pour monter la garde et une chatte blanche aux yeux bleus pour tenter de limiter les rats, souris et autres passagers clandestins. Et tout ce beau monde c'est mis à se reproduire gaiement au fil des saisons.

Je pense que c'est justement le fait de voir tout le monde se multiplier qui à déclenché chez mon instit préférée la soudaine envie de faire elle aussi une jolie bouture.

On voulait d'un commun accord que le bébé naisse à la ferme, ce qui nous demanda d'abord un gros effort sur l' hygiène générale, plus une salle de bain, ( on en avait une, mais la future maman voulait qu'en plus elle fonctionne). Tout ces travaux prirent un peu de temps mais début septembre tout fut enfin prêt.Par un beau matin ensoleillé quelques jours avant le terme une petite tache d'eau est apparue sur le matelas.

- J'ai perdu les eaux !!!

-Mais non tu plaisantes, c'est à peine un demi verre, quand une vache met bas elle en fait un seau.

J'étais quand même le spécialiste des mises bas à la ferme depuis quelques années. C'est la sage femme qui eût le dernier mot en nous demandant de nous rendre dès le lendemain à l' hôpital, cette perte prématurée des eaux rendant l'accouchement à la ferme risqué. J'étais un peu contrarié, je voyais bien que la maman et le bébé n'étaient pas prêts, pas la moindre contraction pas le moindre signe de l'imminence d'un accouchement.

Nous voilà tout les deux pris dans un tourbillon: "Il faut provoquer l'accouchement" "Le col est complètement fermé" et ce fut le point de départ de 24h d'attente dans la salle d'accouchement, avec injection de ci et de çà, avec le défilement dans la salle voisine de mères qui finissaient leur affaires en un quart d'heure, avec les quasi reproches du personnel "il faut le laisser venir" bref nous étions dans la situation qu'on voulait précisément éviter en accouchant à la maison.

Enfin, après cette attente interminable, je vis apparaitre une tête avec un nouveau visage qui me rappela instantanément le visage de ma grand mère qui était morte quelques mois plus tôt.

Ma fille était arrivée, pas bien grosse mais en bonne santé, et nous voilà tout les trois de retour à la ferme.Mais très vite, nouveau problème,la petite refuse de téter,elle accepte la tisane de fenouil du biberon mais pas le lait de sa maman. Pendant deux jours son poids diminue doucement, et la sage femme nous propose de ramener la petite à l’hôpital pour la mettre sous perfusion. Pour moi il n'en est pas question, pas encore, et le soir même sa courbe de poids se stabilise (facile c'est moi qui la pesait) ce qui me permet de rassurer tout le monde même si je reste inquiet. Le lendemain enfin la petite se met à téter et la courbe n'a plus besoin de moi pour monter enfin.

Au bout de quelques mois c'est le lait de notre jolie chèvre qui vient compléter le lait maternel.

La vie reprit son cours et je me sentais bien dans cet endroit, j'étais maitre de ma vie, presque indépendant pour notre nourriture et notre chauffage, nous revivions au rythme des saisons.

En mars après un long hiver à attendre je devenais impatient. Mes semences étaient déjà prêtes depuis un moment, on avait beau me dire que c'était trop tôt, que tant qu'il y avait de la neige sur les sommet il ne fallait pas bouger, j'essayais quand même. Alors la graine germait, sortait ses deux premières feuilles et restait là sans croitre pendant des jours et parfois des semaines. Quand les vrais beaux jours arrivaient elle était épuisée, chétive, et souvent j'étais obligé de resemer.

Les voisins me disaient:"Il vaut mieux semer trop tard que trop tôt, si tu sèmes trop tard la plante va démarrer d'un coup et rattraper les autres en deux semaines".

J'étais bien d'accord avec eux, mais au printemps suivant je recommençais les mêmes erreurs.Un excès d 'optimisme du gars qui croit qu'au premiers beaux jours l'hiver ne reviendra plus, ce n'est arrivé qu'une fois en 89 où on aurait pu faire les premiers foins début avril.

Mon autre problème c'était les récoltes. Pour moi c'était toujours trop tôt, le légume allait grossir encore, et il était tellement beau, quel dommage de l'arracher déjà. Dans ces cas là c'est mon instit qui prenait les choses en main et récoltait ces beaux légumes.

Tout les soirs je prenait mon seau et j'allais traire la vache.Elle faisait un bon lait et une crème très jaune qui faisait un très bon beurre. Un soir où j'étais en train de traire je vis arriver ma fille, qui n'avait pas deux ans et qui parlait une langue sans doute très ancienne que personne sauf sa mère et moi ne comprenait.Elle venait se serrer contre moi et me regardait traire assis sur mon tabouret. Le lendemain je lui proposais dans ma langue de retourner dans la cuisine et de me ramener un bol. Elle me répondit "A" dans sa langue se qui voulait dire :"Je t'ai bien compris et je suis d'accord" et la voilà de retour cinq minutes plus tard avec son bol, que je remplis aussitôt de lait sorti du pis de la vache. A partir de ce soir là chaque fois qu'elle me voyait partir avec mon seau elle arrivait dans les cinq minutes avec son bol.

Après la traite du soir je détachais le veau qui avait tout le lait pour lui jusqu'au matin.  

vendredi 23 janvier 2015

36-Foussi Madeleine

Après l'annexion de l'Alsace en 40,les Allemands avaient enrôlé les jeunes Alsaciens. Au début ils les envoyaient en France occupée, se disant que comme ils parlaient les deux langues çà simplifierait au moins ce problème, mais devant le peu d'empressement de la plupart d'entre eux à occuper un pays qui il y a quelques mois était encore le leur, et plus tard leur fâcheuse tendance à changer de camp, pour ceux qui le pouvaient,il ont été envoyés sur le front Russe qui eux ne faisaient pas la différence entre un Allemand et un Alsacien.
Il en parlait parfois de sa guerre, des longues marches dans les forêts immenses où ils trouvaient parfois un cheval ou une vache attachés à un arbre, que quelqu'un venait nourrir régulièrement. Une manière d'éviter que le bétail ne soit réquisitionné par l'armée.
Des hivers interminables, de cette autre forêt à l'entrée de laquelle son régiment était bloqué par des partisans Polonais ou Ukrainiens.L'état major Allemand avait alors décider d'y envoyer plusieurs centaines d'hommes de leur troupe d'élite, des SS sans doute, que personne n'a jamais revu, ni les hommes ni les armes ni les corps, la forêt n'avait rien rendu.
Quand nous sommes devenus les voisin de cet homme il avait déjà plus de 60 ans, mais était toujours vif et actif.Les premières années comme j'avais peu de matériel, c'est chez lui que j'allais pour emprunter un outil, une remorque ou son petit tracteur.Un jour où j'arrivais chez lui pour une fois de plus lui demander son tracteur:"Le petit j'en ai besoin, mais t'as qu'à prendre le grand les clés sont sur le contact, tu le remettras à sa place quand t'aura fini" en ajoutant:"D'ailleurs t'as plus besoin de demander, si t'en as besoin, tu viens les prendre."
Voilà un homme que je ne connaissais que depuis quelques mois et qui me prêtait un tracteur presque neuf sans même me demander ce que j'allais en faire, ni combien de temps je m'en servirais.
Un dimanche de juin, c'était jour de communion solennelle au village,  Foussi avec sa famille au grand complet fêtaient l'événement, c'était un grand jour pour sa petite fille. Nous autres on avait fait les foins sur une parcelle toute proche. Il était trois heures de l'après midi, le foin était sec, le temps lourd, nous étions quatre dans cette grande prairie à rassembler toute cette quantité de fourrage, à la main, au râteau et à la fourche, on était à la tâche depuis dix heures du matin, on sentait bien qu'on ne sauverait pas tout ce beau foin, les nuages d'orage qu'on voyait au loin vers midi se rapprochaient de plus en plus. On essaierait au moins d'en sauver le maximum. Inquiets et tout absorbés par notre travail, on a pas compris tout de suite, quand on a vu arriver tout les hommes et les enfants du banquet, en chemise du dimanche, les manches retroussées, la cravate desserrée, le col ouvert, les chaussures bien cirées au pieds, les visages rouges et souriants, avec chacun une fourche ou un râteau sur l'épaule. Ils étaient tous là, les pères, les fils, les gendres, même des gens qu'on connaissait pas.
"On aime pas voir du bon foin qui se mouille, çà nous est arrivé trop souvent."
Trois heures après tout était à l'abri, et la noce avait retrouvé de l'appétit pour le diner.

C'est cette année là, quelques mois auparavant que j'avais acheté ma première génisse, Dalmatie de la Brisardière, une Jersey, petites vaches très dociles et affectueuses, qui faisaient un lait jaune, très riche en matières grasses. On était partis la chercher dans le Perche, à Moutier chez les Maheux. On c'était moi et Hubert, un autre habitant du quartier,et néanmoins ami.
Foussi avait été le premier à venir la voir une fois installée dans l'étable. Il avait pris son temps, lui avait parlé gentiment tout en l'inspectant avec attention. Moi, à coté j'attendais le verdict.
"Bien choisi, bonne bête, petite mais çà sera une bonne laitière"
Elle allait mettre bas quelques mois plus tard, début septembre.
Pendant les dernières semaines de gestation il passait la voir tout les soir et il me disait:"C'est pas pour cette nuit, tu peu dormir tranquille".
Jour après jour il m'expliquait ce qui se passait, comment Dalmatie se préparait,et quand la mise bas devint imminente il me dit:
"A partir de maintenant il faut que tu surveilles, va la voir avant de te coucher et puis vers trois heures, et vers six heures. Tu sais que c'est moi qu'on venait chercher dans le temps pour les mises bas, tu sais où je dors, alors quand ce sera bon, viens me réveiller, même s'il est trois heures du matin, tu passes derrière la ferme et tu frappes à mon volet."
C'est comme çà que j'ai vu naitre mon premier veau, en pleine nuit, Foussi et moi debouts dans l'étable à regarder les choses se faire, comme elles se sont toujours faites.
"Tu as de la chance, c'est une femelle,y en a qui l'attendent longtemps leur première femelle."
C'était la naissance de "Gretel de Spechbach" qui a plus tard passé toute sa vie dans un petit village de montagne, où elle a fourni du lait aux enfants des trois familles qui me l'avait acheté en commun.

jeudi 22 janvier 2015

35-Foussi Madeleine Berthe Achille

Foussi et Madeleine vivaient dans une petite ferme à colombage, la dernière du village sur ce coté de la route. Une ferme où on se sentait bien, tout de suite bien. Derrière la maison il y avait un renfoncement couvert qui servait de terrasse quand il faisait chaud et d'où on avait une vue sur les vergers, les pâtures et les petits champs qui entouraient le village à cette époque là. Le soir je m'arrêtais souvent quand je la voyais assise en train de préparer le diner. On parlait de tout et de rien, des anciens, des chevaux,des vaches, des récoltes, des années exceptionnelles, bonnes ou mauvaises, c'est celles dont on se rappelle le mieux.


Des anecdotes aussi comme celle de cette jeune femme de la ville qui venait s'allonger au milieu du champ de blé quand c'était Désiré qui moissonnait.
Le pauvre, il fallait bien qu'il arrête sa machine, il allait quand même pas l'écraser. Les premières fois çà lui prenait bien plus d'une heure pour la convaincre de se rhabiller et de rentrer chez elle, plus tard il prenait soin d'arrêter son moteur, faut pas bruler du mazout pour rien.
La conclusion de Madeleine c'était: "faut bien changer de viande de temps en temps, on peut pas manger du veau tout les jours ".
On était pas les seul hippies dans le quartier.


Un soir où on parlait de la guerre, je lui demandais comment c'était passé la libération pour elle dans le village voisin où elle avait grandi.
Elle n'avait pas vingt ans à cette époque là, c'était l'automne 44, la nuit tombait tôt. Chaque soir après le diner et la vaisselle, elle avait l'habitude de sortir prendre l'air et elle traversait le petit jardin qui séparait la maison de la rue. Depuis plusieurs jours le bruit courrait que les Français n'étaient plus très loin, on les avait vu à Dannemarie, il y avait eu des tirs à Balschwiller, les Allemands reculaient.
Ce soir là il faisait nuit noire quand elle s'est approchée de la clôture et au moment où elle se penche pour jeter un coup d'oeil dans la rue elle entend une voix sortie de l'ombre tout près d'elle qui lui dit:
"Restez pas là, mademoiselle, c'est dangereux". C'était la première phrase de Français qu'elle entendait depuis quatre ans.

On parlait souvent aussi de Achille et Berthe, dont on avait acheté la ferme. On ne les avait jamais rencontré, ni même vu une photo d'eux.C'était des amis, toutes les semaines ils se rencontraient, les uns et les autres pour des parties de belote ou de tarot.

Achille et Berthe avaient deux particularités:
Ils produisaient du tabac, en plus de beaucoup d'autres choses et ils avaient le taureau reproducteur du village. Régulièrement tous les quatre à cinq ans ils gardaient leur meilleur veau qui remplaçait, le moment venu, le vieux taureau qui partait à la boucherie.C'était Berthe qui en plus de beaucoup d'autres taches, soignait le jeune veau.Le jour du départ du vieux mâle était toujours un peut angoissant pour tout le monde. Il fallait le faire sortir de l'étable et ensuite le faire monter dans la bétaillère, une bête de plusieurs centaines de kilos ne se manipule pas comme un veau de huit jours. Ils se rendent souvent très vite compte que les choses ne se passent pas comme d'habitude.

Et pourquoi je dois sortir seul et que les vaches restent à l'étable, et pourquoi tout les hommes du quartier sont ici ce matin, et qu'est ce qu'il fait ici ce camion que je ne connais pas….


En plus il faut éviter autant que possible de l'énerver, mais comment faire quand tout le monde est énervé.
Alors on lui parle gentiment, on le gratte à l'encolure, on lui apporte du pain, ou des pommes mais au bout d'une heure ou deux tout le monde perd patience, y en a trois qui tirent sur la corde qu'on lui a passé autour des cornes et quatre autres qui poussent en s'accrochant où ils peuvent, tout le monde hurle, les hommes qui n'ont pas que çà à faire, le chauffeur qui est déjà très en retard,le taureau qui en a marre qu'on le touche partout, les vaches qui veulent pas que leur Roméo s'en aille et les chiens qui veulent aider en pinçant les jarrets et qui finissent par prendre des coups de pieds de tout le monde vu que c'est à cause d'eux que maintenant il est énervé.


C'est après une matinée comme celle là, en compagnie d'un taureau vraiment pas coopératif que Berthe, une petite femme toute fine, après avoir calmé les hommes en sortant une bonne bouteille de schnaps, a réussi à les convaincre de la laisser faire. C'était elle qui s'occupait de cette brave bête depuis tant d'années, ils se connaissaient bien tout les deux, elle irait avec un seau rempli à demi d'orge concassé et de luzerne, elle détacherait le taureau qui était maintenant au fond de la cour et il monterait dans le camion derrière elle.

Les hommes restaient assez dubitatifs devant cette proposition mais la bouteille n'était pas encore vide, alors en attendant…


Les choses ne se sont pas du tout passées comme Berthe l'avait prévu. Après avoir posé le seau, elle a en effet eu le temps de détacher la bête, mais à peine libéré le taureau à soulevé la fermière qui passait juste entre ses cornes et est parti dans la rue, tous les hommes derrière lui. Heureusement il s'est arrêté net devant un champs de maïs où ils ont retrouvé Berthe indemne mais quand même les jupes par dessus la tête. Le taureau quant-à lui, n'est pas parti à l'abattoir ce jour là, il a d'abord fallu attendre qu'il veuille bien rentrer à l'étable et puis refaire une tentative les jours suivant, jour où Berthe à "gentiment" été priée de rester dans sa cuisine.

mercredi 6 août 2014

34 -La première ferme.

C'est vrai qu'il était bien cet appartement, et qu'on y a passé de bons moments. Il n'avait qu'un défaut: on y était que locataire. Après quelques recherches, on a visité un jour une petite ferme dans une rue peu fréquentée d'un petit village du proche Sundgau: Spechbach-le-haut.

Le Sundgau on connaissait pas trop, tout les deux, moi c'était plus Thann et les Vosges et elle Mulhouse et le vignoble. On a été conquis tout de suite, enfin surtout moi. C'était une petite maison charmante un peu en retrait, avec, en suivant, une petite porcherie, une étable pour huit vaches, un grand hangar en tôle, un poulailler, un grand jardin, un puits, sous la maison une belle cave bien fraiche en été, autour de nous d'autres petites fermes, des pâturages, des vergers, des champs et plus loin d'autres petits villages. J'aurais préféré la montagne, mais ici la terre était très bonne, la ferme pas chère, et les possibilités intéressantes.

Nous voilà donc partis avec meubles, plantes vertes, oiseaux, bateau, dans le Sundgau profond.
Dés qu'elle a compris ce qui était en train de se passer, ma grand-mère c'est mise en action. Une si belle ferme sur une si bonne terre:
-Il te faut quelques poules, fiolo, va en acheter quelques unes chez cette femme, c'est moi qui te les paye.
Les deux premières lapines, pleines bien sûr, c'est mon oncle qui me les avait offert.
Et pourquoi pas un cheval de trait pour nous aider dans les champs, quelques moutons pour entretenir le verger, une chèvre pour le lait, des canards, des oies, des dindons, des pintades, une vache pour le fromage et le beurre et les cochons en dernier.

En moins de deux ans la ferme était complète, ou presque, et çà avait l'air de réjouir nos voisins, tous d'anciens paysans à la retraite content de voir qu'un jeune couple plongeait allègrement dans une vie qui avait toujours été la leur et qui aujourd'hui n'intéressait plus personne.

Tout nos voisins sauf un, bien sûr, vieux cadre plus très dynamique qui en prévision de sa retraite prochaine et néanmoins paisible espérait-il, avait été construire sa joli pavillon "plein pied", avec pelouse et haie de thuyas assortis, à quelques mètres de notre étable. Au départ d'Achille et Berthe, le couple d'octogénaires à qui on avait racheté la ferme, nos chers futurs voisins c'étaient dit que le jeune couple qui allait acheter cette vielle ferme allait raser tout les bâtiments agricoles et installer une belle piscine avec pelouse et barbecue  pour mener le même genre de vie ennuyeuse à laquelle ils s'étaient habitués depuis si longtemps.
Je pense qu'au début ils avaient du se pincer mutuellement pour être bien sûr de voir et de croire ce qui était en train de se passer, puis après un long moment d' étourdissement, çà a été très vite la guerre ouverte.
Faut avouer qu'on avait quand même fait fort sur ce coup là. Même mon instit commençait à exprimer une certaine forme d'inquiétude.

Chez nos autres voisins on avait très vite fait partie de la famille.
Notre voisin d'en face, Désiré, a été le premier avec qui nous avons fait connaissance quelques jours après notre arrivée. C'était un grand homme, fort, avec des mains comme des battoirs, il était debout dans son jardin, appuyé sur sa bêche et nous regardait venir à sa rencontre. Quelques minutes avant on avait un peu révisé notre Alsacien de base, on tenait à l'aborder dans de bonnes conditions, surtout qu'il était quand même assez impressionnant. On se présente donc poliment, on lui demande comment çà va, et il nous répond:
- Vous fatiguez pas, je suis Parisien, je suis arrivé ici juste après la guerre quand je me suis marié avec la fille de la maison, et je ne parle toujours pas Alsacien.

Quelques jours plus tard on a rencontré Madeleine et Foussi, eux aussi à la retraite mais qui continuaient à produire quelques poulets, des pommes et du maïs avec leurs fils, et puis très vite Denise, Henri, la cinquantaine, et leur fils Lucien qui eux étaient en pleine activité et c'était peu dire.

Dans leur ferme on trouvait de tout, du lait des patates, de l'avoine, de l'orge, du blé, du cochon, de la volaille, des fruits, des légumes, etc….
C'était un peu comme chez nous mais en dix fois plus grand.
Dans leur étable la lumière s'allumait à cinq heures du matin et s'éteignait à onze heures du soir. Chez nous non, on était quand même un peu Hippies sur les bords, et on était aussi Bio, les premiers dans le village, c'était pas le même fonctionnement.

Henri avait travaillé avec des chevaux jusque dans les années soixante-dix, mais depuis que les chevaux étaient partis, il n'a jamais pu se résoudre à monter sur un tracteur.Il s'occupait donc des vaches, des cochons et de plein d'autres choses mais ne quittait presque jamais la ferme. Il avait les bras nus hiver comme été, sa peau était plus sombre que celle d'un Algérien.Dans cette famille tout le monde avait toujours le sourire, quelle que soit les circonstances, et tout le monde était constamment en activité.

C'est eux qui m'ont appris à traire….ou plutôt c'est chez eux que j'ai appris à traire.
Un jour Henri à dû partir à l'hôpital, et chez eux, quand on partait à l'hôpital, c'est que c'était grave. Ce jour là en croisant Denise, je lui propose mon aide en attendant le retour de son mari. Elle refuse poliment mon offre et me fait comprendre que chez eux on est assez fiers de toujours pouvoir se débrouiller tout seuls.

Le lendemain c'est elle qui vient me voir dans ma ferme, signe qu'il se passe quelque chose d'important, et elle m'annonce que le matin même c'est son fils qu'on a emmené pour un problème aux cervicales, et que là elle était prête à oublier sa fierté pour un temps. Elle m'attendait le soir même pour la traite des chèvres.

J'avais beau lui expliquer que moi, la traite, j'avais jamais fait, elle me  rassurait en me disant que tout allait très bien se passer.
J'arrive donc chez elle à l'heure dite, et je la vois me tendre un seau en disant: "les chèvres sont déjà à l'étable, s'il te faut un deuxième seau t'auras qu'a me le dire"
Ce soir là j'ai passé plus de trois heures à traire dix chèvre, et j'ai fini avec des crampes dans les avants bras. Au bout de la deuxième semaine je réglais çà en une demi-heure, et au retour des hommes j'avais ma place dans leur cuisine, ce qui était le signe d'une absolue confiance. C'était un endroit où aucun étranger n'entrait, jamais.