Ravach'Ol

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vendredi 23 janvier 2015

36-Foussi Madeleine

Après l'annexion de l'Alsace en 40,les Allemands avaient enrôlé les jeunes Alsaciens. Au début ils les envoyaient en France occupée, se disant que comme ils parlaient les deux langues çà simplifierait au moins ce problème, mais devant le peu d'empressement de la plupart d'entre eux à occuper un pays qui il y a quelques mois était encore le leur, et plus tard leur fâcheuse tendance à changer de camp, pour ceux qui le pouvaient,il ont été envoyés sur le front Russe qui eux ne faisaient pas la différence entre un Allemand et un Alsacien.
Il en parlait parfois de sa guerre, des longues marches dans les forêts immenses où ils trouvaient parfois un cheval ou une vache attachés à un arbre, que quelqu'un venait nourrir régulièrement. Une manière d'éviter que le bétail ne soit réquisitionné par l'armée.
Des hivers interminables, de cette autre forêt à l'entrée de laquelle son régiment était bloqué par des partisans Polonais ou Ukrainiens.L'état major Allemand avait alors décider d'y envoyer plusieurs centaines d'hommes de leur troupe d'élite, des SS sans doute, que personne n'a jamais revu, ni les hommes ni les armes ni les corps, la forêt n'avait rien rendu.
Quand nous sommes devenus les voisin de cet homme il avait déjà plus de 60 ans, mais était toujours vif et actif.Les premières années comme j'avais peu de matériel, c'est chez lui que j'allais pour emprunter un outil, une remorque ou son petit tracteur.Un jour où j'arrivais chez lui pour une fois de plus lui demander son tracteur:"Le petit j'en ai besoin, mais t'as qu'à prendre le grand les clés sont sur le contact, tu le remettras à sa place quand t'aura fini" en ajoutant:"D'ailleurs t'as plus besoin de demander, si t'en as besoin, tu viens les prendre."
Voilà un homme que je ne connaissais que depuis quelques mois et qui me prêtait un tracteur presque neuf sans même me demander ce que j'allais en faire, ni combien de temps je m'en servirais.
Un dimanche de juin, c'était jour de communion solennelle au village,  Foussi avec sa famille au grand complet fêtaient l'événement, c'était un grand jour pour sa petite fille. Nous autres on avait fait les foins sur une parcelle toute proche. Il était trois heures de l'après midi, le foin était sec, le temps lourd, nous étions quatre dans cette grande prairie à rassembler toute cette quantité de fourrage, à la main, au râteau et à la fourche, on était à la tâche depuis dix heures du matin, on sentait bien qu'on ne sauverait pas tout ce beau foin, les nuages d'orage qu'on voyait au loin vers midi se rapprochaient de plus en plus. On essaierait au moins d'en sauver le maximum. Inquiets et tout absorbés par notre travail, on a pas compris tout de suite, quand on a vu arriver tout les hommes et les enfants du banquet, en chemise du dimanche, les manches retroussées, la cravate desserrée, le col ouvert, les chaussures bien cirées au pieds, les visages rouges et souriants, avec chacun une fourche ou un râteau sur l'épaule. Ils étaient tous là, les pères, les fils, les gendres, même des gens qu'on connaissait pas.
"On aime pas voir du bon foin qui se mouille, çà nous est arrivé trop souvent."
Trois heures après tout était à l'abri, et la noce avait retrouvé de l'appétit pour le diner.

C'est cette année là, quelques mois auparavant que j'avais acheté ma première génisse, Dalmatie de la Brisardière, une Jersey, petites vaches très dociles et affectueuses, qui faisaient un lait jaune, très riche en matières grasses. On était partis la chercher dans le Perche, à Moutier chez les Maheux. On c'était moi et Hubert, un autre habitant du quartier,et néanmoins ami.
Foussi avait été le premier à venir la voir une fois installée dans l'étable. Il avait pris son temps, lui avait parlé gentiment tout en l'inspectant avec attention. Moi, à coté j'attendais le verdict.
"Bien choisi, bonne bête, petite mais çà sera une bonne laitière"
Elle allait mettre bas quelques mois plus tard, début septembre.
Pendant les dernières semaines de gestation il passait la voir tout les soir et il me disait:"C'est pas pour cette nuit, tu peu dormir tranquille".
Jour après jour il m'expliquait ce qui se passait, comment Dalmatie se préparait,et quand la mise bas devint imminente il me dit:
"A partir de maintenant il faut que tu surveilles, va la voir avant de te coucher et puis vers trois heures, et vers six heures. Tu sais que c'est moi qu'on venait chercher dans le temps pour les mises bas, tu sais où je dors, alors quand ce sera bon, viens me réveiller, même s'il est trois heures du matin, tu passes derrière la ferme et tu frappes à mon volet."
C'est comme çà que j'ai vu naitre mon premier veau, en pleine nuit, Foussi et moi debouts dans l'étable à regarder les choses se faire, comme elles se sont toujours faites.
"Tu as de la chance, c'est une femelle,y en a qui l'attendent longtemps leur première femelle."
C'était la naissance de "Gretel de Spechbach" qui a plus tard passé toute sa vie dans un petit village de montagne, où elle a fourni du lait aux enfants des trois familles qui me l'avait acheté en commun.

jeudi 22 janvier 2015

35-Foussi Madeleine Berthe Achille

Foussi et Madeleine vivaient dans une petite ferme à colombage, la dernière du village sur ce coté de la route. Une ferme où on se sentait bien, tout de suite bien. Derrière la maison il y avait un renfoncement couvert qui servait de terrasse quand il faisait chaud et d'où on avait une vue sur les vergers, les pâtures et les petits champs qui entouraient le village à cette époque là. Le soir je m'arrêtais souvent quand je la voyais assise en train de préparer le diner. On parlait de tout et de rien, des anciens, des chevaux,des vaches, des récoltes, des années exceptionnelles, bonnes ou mauvaises, c'est celles dont on se rappelle le mieux.


Des anecdotes aussi comme celle de cette jeune femme de la ville qui venait s'allonger au milieu du champ de blé quand c'était Désiré qui moissonnait.
Le pauvre, il fallait bien qu'il arrête sa machine, il allait quand même pas l'écraser. Les premières fois çà lui prenait bien plus d'une heure pour la convaincre de se rhabiller et de rentrer chez elle, plus tard il prenait soin d'arrêter son moteur, faut pas bruler du mazout pour rien.
La conclusion de Madeleine c'était: "faut bien changer de viande de temps en temps, on peut pas manger du veau tout les jours ".
On était pas les seul hippies dans le quartier.


Un soir où on parlait de la guerre, je lui demandais comment c'était passé la libération pour elle dans le village voisin où elle avait grandi.
Elle n'avait pas vingt ans à cette époque là, c'était l'automne 44, la nuit tombait tôt. Chaque soir après le diner et la vaisselle, elle avait l'habitude de sortir prendre l'air et elle traversait le petit jardin qui séparait la maison de la rue. Depuis plusieurs jours le bruit courrait que les Français n'étaient plus très loin, on les avait vu à Dannemarie, il y avait eu des tirs à Balschwiller, les Allemands reculaient.
Ce soir là il faisait nuit noire quand elle s'est approchée de la clôture et au moment où elle se penche pour jeter un coup d'oeil dans la rue elle entend une voix sortie de l'ombre tout près d'elle qui lui dit:
"Restez pas là, mademoiselle, c'est dangereux". C'était la première phrase de Français qu'elle entendait depuis quatre ans.

On parlait souvent aussi de Achille et Berthe, dont on avait acheté la ferme. On ne les avait jamais rencontré, ni même vu une photo d'eux.C'était des amis, toutes les semaines ils se rencontraient, les uns et les autres pour des parties de belote ou de tarot.

Achille et Berthe avaient deux particularités:
Ils produisaient du tabac, en plus de beaucoup d'autres choses et ils avaient le taureau reproducteur du village. Régulièrement tous les quatre à cinq ans ils gardaient leur meilleur veau qui remplaçait, le moment venu, le vieux taureau qui partait à la boucherie.C'était Berthe qui en plus de beaucoup d'autres taches, soignait le jeune veau.Le jour du départ du vieux mâle était toujours un peut angoissant pour tout le monde. Il fallait le faire sortir de l'étable et ensuite le faire monter dans la bétaillère, une bête de plusieurs centaines de kilos ne se manipule pas comme un veau de huit jours. Ils se rendent souvent très vite compte que les choses ne se passent pas comme d'habitude.

Et pourquoi je dois sortir seul et que les vaches restent à l'étable, et pourquoi tout les hommes du quartier sont ici ce matin, et qu'est ce qu'il fait ici ce camion que je ne connais pas….


En plus il faut éviter autant que possible de l'énerver, mais comment faire quand tout le monde est énervé.
Alors on lui parle gentiment, on le gratte à l'encolure, on lui apporte du pain, ou des pommes mais au bout d'une heure ou deux tout le monde perd patience, y en a trois qui tirent sur la corde qu'on lui a passé autour des cornes et quatre autres qui poussent en s'accrochant où ils peuvent, tout le monde hurle, les hommes qui n'ont pas que çà à faire, le chauffeur qui est déjà très en retard,le taureau qui en a marre qu'on le touche partout, les vaches qui veulent pas que leur Roméo s'en aille et les chiens qui veulent aider en pinçant les jarrets et qui finissent par prendre des coups de pieds de tout le monde vu que c'est à cause d'eux que maintenant il est énervé.


C'est après une matinée comme celle là, en compagnie d'un taureau vraiment pas coopératif que Berthe, une petite femme toute fine, après avoir calmé les hommes en sortant une bonne bouteille de schnaps, a réussi à les convaincre de la laisser faire. C'était elle qui s'occupait de cette brave bête depuis tant d'années, ils se connaissaient bien tout les deux, elle irait avec un seau rempli à demi d'orge concassé et de luzerne, elle détacherait le taureau qui était maintenant au fond de la cour et il monterait dans le camion derrière elle.

Les hommes restaient assez dubitatifs devant cette proposition mais la bouteille n'était pas encore vide, alors en attendant…


Les choses ne se sont pas du tout passées comme Berthe l'avait prévu. Après avoir posé le seau, elle a en effet eu le temps de détacher la bête, mais à peine libéré le taureau à soulevé la fermière qui passait juste entre ses cornes et est parti dans la rue, tous les hommes derrière lui. Heureusement il s'est arrêté net devant un champs de maïs où ils ont retrouvé Berthe indemne mais quand même les jupes par dessus la tête. Le taureau quant-à lui, n'est pas parti à l'abattoir ce jour là, il a d'abord fallu attendre qu'il veuille bien rentrer à l'étable et puis refaire une tentative les jours suivant, jour où Berthe à "gentiment" été priée de rester dans sa cuisine.

mercredi 6 août 2014

34 -La première ferme.

C'est vrai qu'il était bien cet appartement, et qu'on y a passé de bons moments. Il n'avait qu'un défaut: on y était que locataire. Après quelques recherches, on a visité un jour une petite ferme dans une rue peu fréquentée d'un petit village du proche Sundgau: Spechbach-le-haut.

Le Sundgau on connaissait pas trop, tout les deux, moi c'était plus Thann et les Vosges et elle Mulhouse et le vignoble. On a été conquis tout de suite, enfin surtout moi. C'était une petite maison charmante un peu en retrait, avec, en suivant, une petite porcherie, une étable pour huit vaches, un grand hangar en tôle, un poulailler, un grand jardin, un puits, sous la maison une belle cave bien fraiche en été, autour de nous d'autres petites fermes, des pâturages, des vergers, des champs et plus loin d'autres petits villages. J'aurais préféré la montagne, mais ici la terre était très bonne, la ferme pas chère, et les possibilités intéressantes.

Nous voilà donc partis avec meubles, plantes vertes, oiseaux, bateau, dans le Sundgau profond.
Dés qu'elle a compris ce qui était en train de se passer, ma grand-mère c'est mise en action. Une si belle ferme sur une si bonne terre:
-Il te faut quelques poules, fiolo, va en acheter quelques unes chez cette femme, c'est moi qui te les paye.
Les deux premières lapines, pleines bien sûr, c'est mon oncle qui me les avait offert.
Et pourquoi pas un cheval de trait pour nous aider dans les champs, quelques moutons pour entretenir le verger, une chèvre pour le lait, des canards, des oies, des dindons, des pintades, une vache pour le fromage et le beurre et les cochons en dernier.

En moins de deux ans la ferme était complète, ou presque, et çà avait l'air de réjouir nos voisins, tous d'anciens paysans à la retraite content de voir qu'un jeune couple plongeait allègrement dans une vie qui avait toujours été la leur et qui aujourd'hui n'intéressait plus personne.

Tout nos voisins sauf un, bien sûr, vieux cadre plus très dynamique qui en prévision de sa retraite prochaine et néanmoins paisible espérait-il, avait été construire sa joli pavillon "plein pied", avec pelouse et haie de thuyas assortis, à quelques mètres de notre étable. Au départ d'Achille et Berthe, le couple d'octogénaires à qui on avait racheté la ferme, nos chers futurs voisins c'étaient dit que le jeune couple qui allait acheter cette vielle ferme allait raser tout les bâtiments agricoles et installer une belle piscine avec pelouse et barbecue  pour mener le même genre de vie ennuyeuse à laquelle ils s'étaient habitués depuis si longtemps.
Je pense qu'au début ils avaient du se pincer mutuellement pour être bien sûr de voir et de croire ce qui était en train de se passer, puis après un long moment d' étourdissement, çà a été très vite la guerre ouverte.
Faut avouer qu'on avait quand même fait fort sur ce coup là. Même mon instit commençait à exprimer une certaine forme d'inquiétude.

Chez nos autres voisins on avait très vite fait partie de la famille.
Notre voisin d'en face, Désiré, a été le premier avec qui nous avons fait connaissance quelques jours après notre arrivée. C'était un grand homme, fort, avec des mains comme des battoirs, il était debout dans son jardin, appuyé sur sa bêche et nous regardait venir à sa rencontre. Quelques minutes avant on avait un peu révisé notre Alsacien de base, on tenait à l'aborder dans de bonnes conditions, surtout qu'il était quand même assez impressionnant. On se présente donc poliment, on lui demande comment çà va, et il nous répond:
- Vous fatiguez pas, je suis Parisien, je suis arrivé ici juste après la guerre quand je me suis marié avec la fille de la maison, et je ne parle toujours pas Alsacien.

Quelques jours plus tard on a rencontré Madeleine et Foussi, eux aussi à la retraite mais qui continuaient à produire quelques poulets, des pommes et du maïs avec leurs fils, et puis très vite Denise, Henri, la cinquantaine, et leur fils Lucien qui eux étaient en pleine activité et c'était peu dire.

Dans leur ferme on trouvait de tout, du lait des patates, de l'avoine, de l'orge, du blé, du cochon, de la volaille, des fruits, des légumes, etc….
C'était un peu comme chez nous mais en dix fois plus grand.
Dans leur étable la lumière s'allumait à cinq heures du matin et s'éteignait à onze heures du soir. Chez nous non, on était quand même un peu Hippies sur les bords, et on était aussi Bio, les premiers dans le village, c'était pas le même fonctionnement.

Henri avait travaillé avec des chevaux jusque dans les années soixante-dix, mais depuis que les chevaux étaient partis, il n'a jamais pu se résoudre à monter sur un tracteur.Il s'occupait donc des vaches, des cochons et de plein d'autres choses mais ne quittait presque jamais la ferme. Il avait les bras nus hiver comme été, sa peau était plus sombre que celle d'un Algérien.Dans cette famille tout le monde avait toujours le sourire, quelle que soit les circonstances, et tout le monde était constamment en activité.

C'est eux qui m'ont appris à traire….ou plutôt c'est chez eux que j'ai appris à traire.
Un jour Henri à dû partir à l'hôpital, et chez eux, quand on partait à l'hôpital, c'est que c'était grave. Ce jour là en croisant Denise, je lui propose mon aide en attendant le retour de son mari. Elle refuse poliment mon offre et me fait comprendre que chez eux on est assez fiers de toujours pouvoir se débrouiller tout seuls.

Le lendemain c'est elle qui vient me voir dans ma ferme, signe qu'il se passe quelque chose d'important, et elle m'annonce que le matin même c'est son fils qu'on a emmené pour un problème aux cervicales, et que là elle était prête à oublier sa fierté pour un temps. Elle m'attendait le soir même pour la traite des chèvres.

J'avais beau lui expliquer que moi, la traite, j'avais jamais fait, elle me  rassurait en me disant que tout allait très bien se passer.
J'arrive donc chez elle à l'heure dite, et je la vois me tendre un seau en disant: "les chèvres sont déjà à l'étable, s'il te faut un deuxième seau t'auras qu'a me le dire"
Ce soir là j'ai passé plus de trois heures à traire dix chèvre, et j'ai fini avec des crampes dans les avants bras. Au bout de la deuxième semaine je réglais çà en une demi-heure, et au retour des hommes j'avais ma place dans leur cuisine, ce qui était le signe d'une absolue confiance. C'était un endroit où aucun étranger n'entrait, jamais.

mercredi 16 juillet 2014

33- Comment j'ai perdu mes ailes.


Les mois passant nos relations sont devenues de plus en plus rares,entre mon instit et moi, jusqu'à une période où nous ne nous sommes plus vu du tout.
Un soir d'automne, un peu lassés, Fatssa et moi, des soirées tarot on apprend qu'une fête à lieu à Mulhouse, organisée par la sus-nommée.


- Bon çà va être une soirée instit et professeurs, mais comme t'a rien de mieux à proposer….


On débarque donc vers onze heures et on commence par squatter le bar. On est jeunes, grands, beaux et encombrants, on est exotiques dans ce milieu assez fermé. On intrigue avec nos manières et notre "aura" d'hommes oiseaux, on est un peu comme les ambassadeurs d'un milieu particulier de gens insouciants et jouisseurs dans un monde beaucoup plus responsable et sérieux. Mon ami se sent très vite pousser les ailes du jeune coq dans un poulailler inconnu et appétissant,tandis que j'étais, moi, sur le point de les perdre, mes ailes.

Je l'avais très vite repérée au milieu de la piste de danse. La danse çà n'avait jamais été mon truc, mais c'est juste le moment qu'a choisi notre entremetteuse préférée, celle qui avait déjà été à l'origine de notre première rencontre quelques années plus tôt, pour se remettre en activité en profitant d'une chanson de Cookie Dingler: "Femme libérée".
Ce qui devait arriver arriva, on a très vite repris nos relations assidues du début, sauf que quelque chose avait changé.
Moi, bien sûr, je ne m'étais rendu compte de rien, à part peut-être une certaine nervosité inhabituelle quelque part derrière mon estomac et des manques d'appétits occasionnels, mais j'avais déjà tout les symptômes d'une maladie grave qui allait me faire perdre très vite mes ailes et me faire rester à terre pendant presque vingt ans.


Elle devait partir quelques mois plus tard avec un groupe de personnes pour aller soutenir la révolution Sandiniste au Nicaragua en construisant des écoles, ou en amenant l'eau potable dans des villages de montagne.
Bien sûr au même moment ce "grand" pays que sont les Etats-Unis avec à sa tête ce "grand" président, parmi d'autres, qui était à l'époque Reagan s'employait à saboter des ponts et des routes, et à massacrer des gens au nom de la liberté. Rassurez-vous rien n'a changé depuis, aujourd'hui c'est Obama qui renouvelle le stock de bombes d'Israel pour qu'ils puissent continuer à "nettoyer" la bande de Gaza.

Avant même qu'elle ne monte dans le train qui devait l'emmener à l'aéroport,j'avais compris que mon état était beaucoup plus sérieux que je ne pensait. Je commençais déjà à l'attendre, situation toute nouvelle pour moi, et qui allait empirer tout au long de ces six semaines d'absence.
C'était la première poussée de la fille qu'on aurait ensemble bien plus tard, elle avait joué son joker ce soir là.

Dés son retour, on s'installe donc ensemble dans son petit appartement de la cité où on se sent assez vite à l'étroit, et quelques mois plus tard on loue un magnifique appartement dans une grande maison à Vieux-Thann.


La maison dispose d'une grande véranda très claire, ce qui dans un premier temps me permet de réactiver mes rêves de tropiques. J'y installe une multitude de plantes vertes et j'y lâche des oiseaux exotiques que j'observe pendant des heures du fond de mon fauteuil. Un jour une amie nous apporte un vieux mâle Mandarin qui n'avait pas quitté sa cage pendant les six premières années de sa vie. On doutait tous de sa capacité à voler et encore plus de sa résistance cardiaque, mais bien qu'essoufflé après ses tout premiers vols, il s'est très vite mis en ménage avec une jeune femelle qui lui offrit une nombreuse descendance.
Sur une des fenêtres j'avais installé une petite trappe que je pouvais commander à distance et je laissait sortir les oiseaux individuellement pour une balade dans le quartier. Dés qu'un oiseau manquait dans le groupe les autres se mettaient à l'appeler et au bout de quelques minutes ils revenaient attendre devant la trappe jusqu'à ce que je les laisse entrer.
En quelques semaines notre vieux mâle était devenu l'as du vol en toutes conditions, et sortait même les jours de grands vents.

Ces conditions de vie avaient réveillé en moi un autre rêve, le bateau, le voilier qui se déplace en se servant de l'énergie du vent, et qui permet une fois que sa coque trempe dans l'eau salée de rejoindre n'importe quel continent et n'importe quel pays en contact avec cette eau. Quand on est à Palavas-les-flots et qu'on pense que la rive d'en face c'est la Corse ou les Baléares, mais que çà peut tout aussi bien être les Marquises, la Nouvelle-Zelande ou le Kamchatka, çà motive.


J' installe donc très vite une table à dessin et avec l'aide précieuse de Loisirs Nautiques, je dessine la coque d'un catamaran de sept mètres inspiré du Kat 28, du Tornado et de quelques autres. Un vrai plaisir de travailler les formes, pendant les soirées d'hiver avec France-Inter (celui de la belle époque) ou France Culture.
Pourquoi sept mètres? Parce que la véranda en faisait neuf, pourquoi des coques d'un mètre de large? Parce que la porte d'entrée faisait un mètre dix. 


Six mois plus tard on avait au milieu de la véranda, entre les palmiers, les ficus et les nichées de Mandarins, de Tisserins et de Perruches, un beau moule de catamaran. Je crois que le plus surpris a incontestablement été notre cher propriétaire qui, lors d'une de ses très rares visite, c'est retrouvé tout à coup dans un chantier naval antillais, bordel compris. Malgré son étonnement évident, il ne m'a fait aucun reproche, quand je l'ai reconduit, un peu hébété, jusqu'à la porte.
Je fait toujours les choses qui me passionnent avec tellement d'enthousiasme et de conviction qu'il ne viens même pas à l'idée des gens qui m'entourent de me faire changer d'avis. Mon père lui même, qui avait été le plus acharné, y avait renoncé depuis très longtemps.


Ce premier bateau ne verra malheureusement jamais la mer, j'avais une autre vie à vivre avant. 

dimanche 13 juillet 2014

32- Vol-libre fin.

Le quatrième vol dont je voulais parler n'est pas très intéressant en soi, mais il donne une petite idée de l'ambiance qui régnait pendant ces années là. Pour moi ce sont les dernières années d'insouciance et de liberté totale ou presque, même si je n'ai jamais eu un caractère à me faire du souci.

C'était un vendredi soir, fin juin, je m'approchais doucement de l’atterrissage. Il faisait bon, le soleil s'approchait de l'horizon, certains étaient encore sur les crêtes, d'autres étaient déjà posés. Comme d'habitude l'atterro était un peu le point de rendez-vous du club et des amis du club. C'est de là qu'on organisait nos soirées ferme auberge ou bivouac et grillade et nuits à la belle étoile. Le tarot c'était plus pour les longues soirées pluvieuses d'automne.

J'étais encore bien haut, je voyais arriver les voitures ou les motos des potes, quand apparait une petite Citroën LN bleue ciel que j'aimais bien, pas tellement la voiture, mais plutôt sa conductrice. C'était une petite brune très sympathique dont le sportif de fiancé ( je parle de vrai sport, pas de paresseux-raleurs comme nous) était parti courir après d'autres ballons. Ma grand-mère m'avais appris à être compatissant avec les gens dans la peine, et je me suis donc précipité au secours de cette personne. Quand les gens étaient petit, bruns et de sexe féminin, ma lourde tâche devenait tout d'un coup plus agréable. Mon dévouement devait lui plaire parce que depuis quelques semaines elle venait régulièrement me rejoindre à l'atterrissage. J'étais perdu dans mes pensées, quand je vois arriver, de l'autre coté du terrain la 2 cv rouge de mon instit préférée. Un léger malaise m'envahit soudain, et mon premier réflexe, comme pour tout homme normalement constitué, confronté à ce genre de situation, a été de tenter de récupérer une dernière petite ascendance providentielle. Mais cette fois les dieux sont restés sourds et je crois que même me grand-mère m'avait momentanément oublié. Même en battant des bras et des jambes j'allais malgré tout être obligé de me poser là.

Après un moment de grande solitude, j'ai senti monter en moi une grosse bulle d'optimisme. Je me suis soudain imaginé que, dans l'élan de ces belles années 70, on pourrait peut-être aller passer une nuit sur les chaumes tout les trois, histoire de se réconforter mutuellement. Grand geste solidaire aussi, j'avais toujours été contre toutes formes d'exclusions.

Mais la bulle a éclaté très vite, deux filles qui se connaissent à peine n'accepteront pas ce genre d'intimité.

" Mon slip et mon soutien-gorge ne sont pas assortis, qu'est-ce quelle va penser de moi??? "

" Je peux pas, j'ai un bouton sur la fesse "

Entre-homme c'est quand même beaucoup plus facile, un homme ne se pose pas de questions, ou quand il s'en pose c'est souvent des questions plus pratiques du genre:

" Est-ce que je me suis brossé les dents cette semaine ??? "  ou bien:

" C'était quand la dernière fois que j'ai changé de slip ??? "

Mais çà reste des questions très secondaires..... et qui ne peuvent en aucun cas remettre en question une soirée agréable.

Après ces longues cogitations il a bien fallu que je revienne sur terre. Par esprit d'équité, je décide de me poser à égale distance des deux voitures. La première des deux qui viendra vers moi éloignera l'autre. Et voilà comment une soirée qui aurait pu être extraordinairement agréable est simplement resté une soirée agréable.

Plus sérieusement, je crois que le vol-libre agit sur la psychologie des gens qui le pratique, ou peut-être que les gens qui pratiquent le vol-libre ont déjà au départ une autre manière de voir la vie.

Même si statistiquement le vol-libre est un sport sûr, il nous place dans une position précaire et incertaine. On joue avec un élément invisible, parfois imprévisible, qui, quand il se déchaine, nous fait très vite comprendre qu'on est totalement insignifiant. On se sent parfois comme des souris qui jouent sur le dos d'un gros chat endormi.

On joue aussi avec des choses qu'on ne voyait jusque là qu'en rêve, on entre dans les nuages, on joue avec les collines et les montagnes, on se sert du soleil et de ses rayons, on saisit vraiment le sens des mots comme immensité, espace, infini,.....et on est en contact direct avec tous ces éléments, on est pas derrière un écran, ou dans une carlingue, sous un plexi.

A partir de là, toutes nos valeurs sont bouleversées:

- Un découvert à la banque..... on verra çà plus tard !!!

-Un recommandé de l'huissier.....ah oui, faudra que je règle çà !!!

-Ta copine qui commence à en avoir sérieusement marre de toi.....mince c'est dommage !!!

 Si on fait pas gaffe, on peut très vite se faire traiter d' inadaptés, ou même d' asociaux.

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